Mardi 3 février 2009

 

                                                ***

 

 

-Entrailles et catins ! Cette odeur va me rendre fou ! gronda Ivar en se dirigeant vers l’entrée de la grotte. Il inspira goulûment une grande brassée d’air pur avant de se retourner vers son ami.

Ce dernier, assis au chevet du jeune Ban, fronça les sourcils.

-Tu vas arrêter de jacasser comme une vieille femme ! Rend toi utile, je ne sais pas moi, va voir si tu peux nous trouver de quoi manger…ça serait dommage d’avoir allumé ce feu pour rien…

-Moi, ce que j’en dis, c’est que cette grotte ne m’inspire rien de bon ! répondit Ivar d’une voix faussement fâchée.

Il attrapa sa lourde épée et sortit. Le soleil n’allait plus tarder à se coucher.

Ernak essuya le front de Ban à l’aide d’un morceau de tissu sale. Il savait que son ami avait raison. L’odeur infecte qui régnait dans cette grotte indiquait clairement qu’elle avait été récemment habitée par il ne savait quelle créature. Et il était fort possible que cette dernière revienne à n’importe quel moment. Mais quel autre choix avaient-ils ? Le jour touchait à sa fin, ils étaient épuisés et avaient perdu tout leur matériel dans la bataille. Cette grotte, trouvée par hasard, avait au moins le mérite de les tenir au chaud et à l’abri de la nuit glaciale.  

Le jeune Ban se mit à gémir dans son sommeil. Ernak examina à nouveau le bras du garçon, là où le sabre magique avait laissé sa marque. La plaie s’était refermée d’elle-même, mais la peau autour de la blessure avait bleuie.

Quel étrange garçon…se dit-il, pensif. Il n’y connaissait pas grand-chose à la magie, mais il était certain que ce qui avait prit possession du gamin tout à l’heure s’en rapprochait fortement. Ce qui était curieux, c’était que celle-ci ne se soit pas manifestée plus tôt…en même temps, le jeune garçon n’avait jamais été confronté à de réels dangers avant ces derniers jours. Peut-être que cela avait un lien…il se promit d’en parler au Haut Théurgien Ülgan dès son retour. Si ce gamin avait une chance de faire autre chose de sa vie, il l’aiderait.

Les pas lourds d’Ivar se firent entendre derrière lui.

-Comment va-t-il ?

-Mieux, enfin je crois…en tous cas, il est toujours vivant. Alors, que nous ramènes-tu ?

Ivar brandit au dessus de sa tête un lapin à l’apparence bien chétive.

-J’ai trouvé que ça, dit-il d’un air contrit.

-Ma foi, c’est toujours mieux que rien. Bien grillé, il sera délicieux…

-Ouais, enfin pour ce qu’il en restera. Il n’a que la peau sur les os.

Ivar se dirigea vers le feu et entreprit de dépecer l’animal, qu’il mit ensuite à cuire. Malgré la situation, le géant ne pouvait s’empêcher de penser avec regret aux plats délicieux que la charmante cuisinière de l’auberge de Talys savait si bien lui concocter.

Ernak vint s’asseoir de l’autre côté du feu, face à son ami. En silence, ils regardèrent les flammes lécher avec gourmandise la chair tendre du petit mammifère.

-Tu crois que le gamin sera maudit…

Ivar avait posé la question à voix basse, comme s’il redoutait lui-même la portée des mots qu’il venait de prononcer.

-Que veux-tu dire ?

Ivar tourna la broche sur le feu. Une petite goutte de graisse coula sur les braises chaudes et un léger chuintement retentit.

-Et bien, tu sais, le gamin avait dit que si un de ces sabres nous atteignaient, notre âme et notre chair seraient à jamais marquées…

Ernak passa ses mains dans ses cheveux, d’un geste nerveux. Des cernes étaient apparus sous ses yeux. Depuis la première attaque, il ne dormait plus beaucoup et les rares fois où il trouvait le sommeil, il était assailli par des souvenirs trop douloureux.

-Que veux-tu que je te réponde…ce gamin est surprenant. Je n’ai quasiment plus aucun doute quant à sa capacité à utiliser l’Önd…mais on est encore loin de connaître la force qu’est la sienne…alors qui sait comment il va réagir à cette blessure singulière ?

Comme pour répondre à sa question, une voix encore endormie se fit entendre derrière eux. Ban était réveillé.

-Mmm, ça sent drôlement bon…j’ai faim!

Le jeune Ban, redressé sur ses coudes, les cheveux en bataille, regardait avec convoitise le maigre lapin tourner sur sa broche.

Les deux hommes se regardèrent d’un air entendu. Apparemment, le gamin était en forme…et la violence qui s’était emparée de lui tout à l’heure semblait l’avoir quitté.  

Ils partagèrent leur maigre repas, les deux hommes laissant de bon cœur le plus beau morceau au jeune Ban, affaibli malgré tout. La soirée fut calme et agréable grâce notamment à Ivar, qui avait toujours sous la main de succulentes anecdotes à raconter sur les mœurs des habitués des tavernes qu’il fréquentait. Ernak en oublia pour quelques instants les soucis qui le rongeaient et c’est plus serein qu’il entama le premier tour de garde. Au dehors, le vent, mêlé de neige, hurlait sa solitude dans la nuit.

 

 

 

 

 

Le lendemain matin les retrouva reposés et prêts à affronter une nouvelle journée de marche. Le vent de la nuit avait dispersé les nuages, et c’est sous un soleil radieux qu’ils poursuivirent leur route, soulagés d’avoir quittés cette grotte sans incident.

Le jeune Ban marchait au côté de son capitaine. Ivar, comme à son habitude, fermait la marche en sifflotant, mais sans baisser sa garde.

 

-Tu es bien silencieux…

Ban, perdu dans ses pensées, sursauta au son de la voix de son capitaine.

-Je réfléchissais. J’essayais de me remémorer ce qui s’était passé hier…

-Tu ne te souviens de rien ? s’inquiéta Ernak.

-Si, je me souviens avoir ressenti une étrange chaleur, alors que nous étions sur le point de capituler. Puis, je me suis senti…comment dire…puissant. Comme si rien ne pouvait plus m’arrêter…après, je ne me rappelle de rien, si ce n’est une profonde fatigue.

-Que connais-tu de l’Önd ? questionna alors Ernak.

Ban ouvrit la bouche, remua les lèvres, mais il ne put prononcer le moindre mot. Il venait de comprendre. Ou du moins, il croyait comprendre.

-Vous pensez vraiment que j’ai pu utiliser l’Önd ? Je veux dire, jamais auparavant, je n’ai ressenti ce genre de choses…pourquoi, si j’ai vraiment ce pouvoir, se serait-il manifesté seulement hier ? Dans la majorité des cas, il se déclare très jeune…

Ban était perdu. Faire partie de ces gens extraordinaires, capables de contrôler des forces mystérieuses et invisibles le remplissait d’une joie immense, mais cette joie était vite ternie par la peur : à supposer qu’il ait vraiment ce don, il n’avait personne autour de lui pour l’aider à le comprendre, à le canaliser et à l’utiliser au mieux. C’était comme si on venait de lui remettre entre les mains une arme redoutable dont il ne connaissait pas le fonctionnement : dès lors, elle pouvait s’avérer dangereuse pour ses amis et pour lui-même. 

-Ne t’en fais pas, essaya de le rassurer Ernak en devinant, au visage défait du gamin, les questions qu’il devait se poser. Nous essayerons de gérer tout ceci au mieux. Nous sommes là, Ivar et moi, et même si nous n’y connaissons pas grand-chose, nous t’aiderons de notre mieux. Dès notre retour, je te promets de te présenter au Haut Théurgien Ülgan. D’ici là, nous improviserons !

Ban lança un chaleureux sourire à son capitaine. Mais au fond de lui, des dizaines de questions sans réponse commençaient déjà à se bousculer.

 

  

 

 

 Ils ne cessaient de grimper depuis leur départ, et à la mi-journée, ils commencèrent à ressentir une certaine fatigue.

Ivar se laissait de plus en plus distancer par ses deux compagnons. Sa forte carrure et sa taille ne lui étaient d’aucune aide dans ce genre d’exercice. Il s’autorisa une pause et les mains sur les cuisses, il se mit à souffler bruyamment.

-Entrailles et catins ! Elle ne finira donc jamais cette montée ! Et ne m’attendez pas surtout !

Ivar cracha dans la neige, et s’essuya le front avec sa manche.

-Allez, mon ami, nous y sommes presque ! Derrière, dit Ernak en désignant un monticule neigeux, ce n’est plus qu’une longue descente jusqu’au pays de Lodar.

Le capitaine continua sa progression sans s’arrêter, suivit de près par le jeune Ban, qui ne ménageait pas ses efforts.

-Tu m’en diras tant…rumina Ivar en reprenant difficilement la marche.

Ses deux amis étaient sur le point de contourner ce fameux édifice neigeux quand tout à coup, Ernak se jeta au sol en entraînant le jeune Ban avec lui. Il fit signe à Ivar de garder le silence. Ce dernier les rejoignit au pas de course.

-Qu’est ce que t’as vu ? murmura le géant qui s’était accroupi près de ses compagnons.

-En contrebas, j’ai cru voir des cavaliers.

Ivar haussa les sourcils.

-Des cavaliers ici ?

Il leva la tête et jeta un rapide coup d’œil dans la direction indiquée par son ami.

-Ouais, t’as raison, une dizaine, armés. Et de pauvres gens ce sont fait attrapés on dirait.

Ivar tira de sa poche de pantalon un bout de ficelle et rassembla ses longs cheveux blonds et frisés en une épaisse queue de cheval.

Ernak le regarda faire, étonné.

-Que fais-tu ?

-Et bien, je me prépare ! Ils ont des montures, des armes, et très certainement de la nourriture à ne plus savoir qu’en faire ! Tu crois pas que je vais laisser passer ça !

Ernak secoua la tête.

-A trois, que veux-tu qu’on fasse ? On va se faire massacrer avant même d’avoir pu en approcher un !

 -Je peux essayer d’utiliser l’Önd…proposa Ban d’une voix timide.

 -C’est de la folie ! Nous allons tout droit à la mort si nous affrontons autant d’hommes ! Enfin ! Suis-je donc le seul à m’en rendre compte !?

Ivar se racla la gorge avant de répondre à son ami d’une voix calme.

-Ernak, nous allons de toute façon mourir si nous ne trouvons pas de nourriture, d’eau et du matériel pour nous protéger du froid. Combien de temps crois-tu que nous tiendrons dans ces montagnes ? La grotte et même le lapin d’hier, c’était un sacré coup de chance…

Le sérieux inhabituel d’Ivar suffit à calmer Ernak.

-Crois bien que j’y ai déjà pensé…

Il regarda tour à tour le jeune Ban, très concentré, et Ivar, les yeux brillants et impatients. Il capitula.

-Il nous faut un plan, dit-il alors.

Au même moment, les hurlements de douleurs d’une femme retentirent en contrebas.

 Les trois hommes se regardèrent. Leur décision fut vite prise. Et leur plan, remit à plus tard. Ils dévalèrent le sentier en courant, le cœur battant à tout rompre, l’arme au poing, en savourant malgré tout cet instant qui précède toujours le combat et où rien ne parait impossible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

***

 

    

Maé ne pouvait plus contenir ses larmes. La douleur était trop forte. Agenouillée dans la neige, à moitié dévêtue, elle serra les dents quand le deuxième puis le troisième coups de fouet lui lacéra le dos. Son premier cri lui avait échappé et avait suscité chez ses bourreaux des rires gras. Ils se délectaient de sa souffrance et l’homme qui la maintenait au sol lui lançait des regards lubriques qui ne faisaient qu’accentuer son martyre. Serrant les dents de plus belles, elle espéra qu’Elaïne avait pris la fuite et était déjà loin.

Seleth avait sauté de cheval pour venir en aide à sa jeune amie, mais des bras musclés et armés ne lui avaient pas permis d’aller très loin. Impuissant, il avait assisté à la torture de Maé, sa haine grandissant un peu plus.

Korphéa était devenue dangereusement pâle. Elle serra de toutes ses forces les rênes de son cheval et ferma les yeux. Jamais elle n’aurait dû les laisser les accompagner. L’Önd restait désespérément sourd à ses appels et la souffrance de Maé lui brisait le cœur. Hélas, la vie d’Elaïne valait tous les sacrifices.

 

 

-Mon commandant, dit un des hommes d’Adrar en s’approchant de lui, nous avons de la visite.

Le vétéran leva les yeux dans la direction qu’on lui indiquait. Deux individus, dont un grand chien noir, se dirigeait effectivement vers eux au pas de course. Il reconnut immédiatement celui vêtu de noir. L’autre devait être la fille qu’ils recherchaient. La seconde partie du plan de son maître venait de se mettre en place.

- Tenez vous prêts, lança-t-il à ses hommes. Ils ne sont que deux mais cette fille sait se servir de l’Ünd.

Adrar leva son épée. Il eut un moment d’hésitation quand il pût distinguer le visage de l’homme en noir. La transformation de Maerc était remarquable. Aucun de ses hommes ne se rendraient compte du subterfuge. Grâce à l’Ünd, le visage de Maerc était méconnaissable, mais uniquement pour ses propres hommes. Ainsi c’est bien contre un inconnu qu’ils auraient l’impression de se battre.

Elaïne courrait au côté du jeune homme. Le cri de souffrance de son amie lui résonnait encore dans la tête. Elle avait forcé l’allure et n’avait pu s’empêcher d’admirer la facilité avec laquelle Maerc avait calé son rythme, pourtant soutenu, sur le sien.

En apercevant le dos ensanglanté de son amie, elle n’hésita plus. Elle n’eut aucune difficulté pour faire appel à l’Ünd. Dans ces montagnes, elle avait déjà ressenti sa présence particulièrement forte. Elle s’arrêta à quelques mètres du groupe et aussitôt, un vent glacial se leva, charriant avec lui des tonnes de neige. Le ciel, pourtant si bleu quelques secondes auparavant, devint lourd de nuages sombres et effrayants. Le visage d’Elaïne se transfigura. Ses longs cheveux blonds se libérèrent de leur natte et se répandirent tel une cascade d’or sur ses épaules. Une aura magique semblait briller autour d’elle alors que la jeune femme écartait les bras et que son corps se soulevait délicatement du sol. La jeune fille fragile et douce avait disparu pour faire place à une femme merveilleusement belle, et dangereuse.

Alors les événements se précipitèrent.

Abasourdis, les hommes mirent quelques temps à réagir. Seleth profita de la confusion générale et de cette tempête miraculeuse pour s’emparer de l’épée de l’homme qui se trouvait à ses côtés et la lui enfoncer profondément dans les chairs avant même qu’il ne puisse réagir. Posant le pied sur le corps de sa victime, il dégagea son épée ensanglantée et se dirigea vers le chef de cette bande, vers celui qui avait ordonné la torture de Maé.

Korphéa, descendue de cheval, avait rejoint Maé, laissée à l’abandon, et l’avait traînée avec peine à l’abri, un peu plus loin. La jeune femme, à demi inconsciente, gémissait. Son dos n’était plus que boursouflures et chairs en lambeaux. Korphéa laissant échapper ses larmes la recouvrit de sa propre cape et repartit dans la cohue à la recherche de ses sacoches qui contenait les pommades nécessaires dont avait besoin Maé. Par chance, les chevaux s’étaient regroupés sans fuir.

Un peu plus loin, Adrar se protégeait les yeux du vent et de la neige qui l’assaillaient sans relâche. Le spectacle devant lui était si saisissant que le vétéran n’avait encore lancé aucun ordre, laissant ses hommes seuls et tout aussi subjugués que lui.

Maerc aussi était sous le charme envoûtant de cette femme dont les pouvoirs semblaient immenses. Il se ressaisit pourtant. Et au moment où il allait attaquer ses propres hommes afin d’être accepté dans l’entourage d’Elaïne, il croisa le regard d’Adrar.

Un regard déjà vide, que la mort venait d’emporter avec elle. Le vétéran bascula en avant dans la neige, le visage marqué par la surprise et la poitrine transpercée.

Maerc, incapable de comprendre ce qui venait de se passer, se retint au prix d’un effort surhumain d’accourir auprès de son vieil ami. Quand il leva les yeux et vit un jeune homme brun retirer son épée du corps d’Adrar, il comprit. Le vétéran était mort indignement, abattu dans le dos par un jeune paysan qui ne savait même pas tenir correctement une épée.

Maerc serra les poings et retint un cri de rage. Les deux jeunes gens se toisèrent quelques secondes qui parurent une éternité. Seleth soutint le regard bleu nuit de cet inconnu qui accompagnait, il ne savait pas encore pourquoi, sa sœur. Un regard froid et féroce qui le fit frémir malgré lui. Finalement, le jeune lodarien céda et saluant Maerc d’un bref hochement de tête, il repartit aussitôt combattre.

Les choses n’auraient pas du se finir ainsi pour toi, mon vieil ami, pensa Maerc avec regrets. Il s’approcha d’Adrar dont le corps était déjà à moitié recouvert de neige, et prononça rapidement quelques mots afin que les Esprits prennent soin de lui. Dans la détresse ou il se trouvait, il n’avait pas remarqué la jeune femme allongée un peu plus loin. Maé, qui avait retrouvé ses esprits, n’avait rien loupé de la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux.

 

La tempête faisait rage autour du groupe d’hommes armés qui enfin, en voyant tomber leur chef, se libérèrent de l’envoûtement qu’Elaïne exerçait sur eux.

Un petit groupe se détacha pour aller à la rencontre de Seleth qui se retrouva seul face à une dizaine d’hommes armés et expérimentés.

L’autre moitié de la troupe, à son grand malheur, se dirigea vers Elaïne, afin de la neutraliser et de l’empêcher de nuire. La jeune femme fit alors appel au vent. Ce dernier répondit avec une joie sauvage à la demande de cette humaine. Il forma un tourbillon de presque trois pas de diamètre et charria avec lui la neige qui, au contact de l’air glacial, se transforma en fins cristaux tranchants. Il se jeta ensuite avec violence sur les soldats qu’il écorcha et lacéra. Certains tentèrent de s’enfuir mais furent vite rattrapés et achevés par le grand chien noir. Les autres succombèrent à l’assaut meurtrier.

A bout de force, Elaïne laissa peu à peu l’Ünd la quitter et se laissa glisser doucement vers le sol. La tempête se calma aussitôt et les nuages se dispersèrent. Seuls les corps des victimes témoignaient de la violence des combats.

 

Avec le retour d’un temps plus clément, les derniers hommes armés reprirent confiance en eux et avancèrent d’un pas décidé sur Seleth, qui pour le moment ne faisait que reculer, l’épée brandit devant lui pour les garder à bonne distance. 

Soudain, Seleth sentit une présence à ses côtés.

-Besoin d’aide ? lui lança, d’une voix qu’il aurait juré moqueuse, l’inconnu arrivé avec sa sœur.

Seleth n’aimait pas cet homme. Quelque chose le gênait, mais il n’aurait pas su dire quoi. Cependant, son aide serait malgré tout la bienvenue.

-Merci, répondit-il avec regret.

Côte à côte, ils s’apprêtèrent à combattre. Grâce à l’Ünd, les hommes de Maerc ne reconnurent pas en cet inconnu le fils de leur maître Madréac. Ils encerclèrent les deux hommes. Leurs regards, brillants de haine, réclamaient vengeance. Sûrs de remporter ce combat et n’ayant plus rien à craindre dans l’immédiat de cette fille aux pouvoirs effrayants qui semblait redevenue inoffensive, ils fondèrent sur les deux jeunes gens d’un même mouvement.

-C’est ton premier combat, je suppose ? Mets toi dos à moi, ne me quitte pas d’une semelle. Tu dois toujours sentir tes épaules contre les miennes. Ainsi, nous nous couvrirons mutuellement.

Les yeux bleu nuit de Maerc cherchèrent le regard de Seleth :

-Aie confiance, rajouta-t-il.

Seleth hocha la tête et se mit en position. Il tenta de maîtriser les tremblements de ses mains. Cette fois-ci, il n’avait pas droit à l’erreur. Il sentit le corps de Maerc dans son dos. Confiance, se répéta-t-il mentalement. Il déglutit et tendit son épée, qu’il tenait à deux mains, devant lui.

Maerc arrêta sans difficulté les premières lames qui le menaçaient. Il connaissait parfaitement la façon de se battre de ses hommes. Il redoutait surtout Guélan et Alep, deux fins bretteurs contre qui il avait rarement eu le dessus lors de leurs entraînements quotidiens. Il espérait seulement que le jeune homme qu’il sentait derrière son dos tiendrait le temps qu’il se débarrasse du plus gros de la troupe. Une fois les forces équilibrées, il pourrait s’occuper plus facilement des plus coriaces.

Au début, Seleth ne fit que parer et esquiver les coups qui s’abattaient sur lui tout en se concentrant pour ne pas être séparé de Maerc. Lorsqu’une première lame l’atteignit légèrement à l’épaule, il regretta de ne pas avoir de cotte de mailles. Au bout de quelques minutes, qui lui parurent une éternité, ses bras se firent de plus en plus lourds. Il ne sentait plus son corps. Seuls les contusions, ecchymoses et fractures diverses lui rappelaient douloureusement qu’il était bien vivant. Il ne tiendrait plus très longtemps à ce rythme. Ses adversaires, eux, ne semblaient pas s’épuiser, d’autant qu’il n’avait réussi qu’à en blesser un seul.

Maerc, lui, s’en donnait à cœur joie. Le fait qu’il connaissait bien ces hommes ne le gênait aucunement. Au contraire, il trouvait la situation plutôt rocambolesque.

Au moment où il repoussa violemment une attaque, il sentit la froidure d’une lame lui entailler la chair au niveau de sa cuisse droite. Heureusement pour lui, le cuir de sa tenue était épais et la lame ne fit pas beaucoup de dégât. Maerc riposta et son épée trancha nette la peau et les tendons du genou de l’imprudent qui avait osé le blesser. L’homme s’effondra en hurlant.

-Je ne m’attendais pas à ce qu’ils se battent avec autant d’acharnement, pensa Maerc qui commençait malgré tout à transpirer. Et de fait, ses hommes ne perdaient pas un pouce de terrain. Poussés au bout de leurs limites à chaque entraînement, ils mettaient un point d’honneur à remplir leur mission et à ne pas décevoir leur maître, même si ce dernier n’était pas à leurs côtés.

Le jeune homme ne put faire autrement que de constater que ses hommes lui obéissaient et lui étaient fidèles. Il soupira. Il mettrait un peu moins d’enthousiasme à se débarrasser d’eux.

Soudain, il sentit un vide dans son dos. Seleth venait de mettre un genou en terre, il était couvert de sang. A la vue des hommes encore debout, Maerc comprit très vite que tout ce sang était bien celui du jeune homme. Il devrait donc continuer seul. Et ils étaient encore nombreux.

Au moment où il commençait à avoir de sérieux doutes sur le déroulement du plan qu’il avait mis en  place, il vit arriver au pas de courses trois hommes armés, sortis de nulle part ! A leur tête, un homme gigantesque qui souriait !

-J’espère que tu m’en as gardé une part, demanda le géant blond à Maerc en se mêlant au combat.

Son épée démesurée faucha plusieurs membres au fur et à mesure qu’il la faisait tournoyer autour de lui. Des cris de terreur s’échappèrent des malheureux pris au dépourvu.

Juste derrière lui, Maerc vit arriver un jeune garçon pâle et un homme d’une quarantaine d’années.

-Finissons-en, lui lança ce dernier en se mettant en position. Maerc hocha la tête. Il ne savait pas qui ils étaient, mais leur arrivée était providentielle.

Le rapport de force s’étant équilibré, le combat prit une autre tournure. Ivar, à lui seul, vint à bout d’une bonne partie du groupe d’assaillants.

Le jeune Ban, malgré la douleur de son bras toujours présente, esquiva avec souplesse le coup d’épée mortelle qui lui était destinée. Aussitôt prit dans le combat, il sentit l’Önd l’envahir. Cette fois-ci, il la reconnut. Elle était particulièrement puissante sur ce sommet. Il hésita à l’utiliser, car il se rappelait la fatigue immense qui l’avait assaillie ensuite. Cependant, il n’eut guère le choix. L’Önd s’insinua en lui, se propageant en de milliers de petits fourmillements dans tout son corps, aiguisant ses sens, s’infiltrant dans chacun de ses vaisseaux sanguins pour finalement atteindre son cerveau. Ban ne put lui résister. Son bras, là où le sabre magique avait frappé, lui fit soudainement très mal. Il ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, son regard avait changé. Une joie féroce y brillait. Il fondit sur son adversaire, un sourire cruel sur les lèvres. Le jeu pouvait enfin commencer.

Son épée se fraya un chemin aussi douloureux que peu profond entre les anneaux de la cotte de mailles et atteignit l’épaule droite de sa victime. Ce coup d’estoc ne fit qu’irriter le soldat qui attaqua alors de façon rapide mais peu réfléchie. Ban n’eut aucun mal à esquiver ces coups. Le sang commença à s’écouler de nombreuses petites blessures qu’il infligeait en souriant à sa victime. Puis, voyant que celle-ci commençait à se fatiguer, il lui balaya les jambes de façon à le faire tomber face contre terre. Après l’avoir désarmé, il lui tordit violemment les bras en arrière, jusqu’à ce qu’un craquement se fasse entendre. L’homme hurla de douleur.

-Pitié ! implora-t-il en pleurant.

-Pitié ? ricana Ban, dont le visage était méconnaissable, je ne connais pas ce mot.

Il empoigna alors son épée et l’enfonça de toutes ces forces entre les omoplates du pauvre homme.

Du sang lui gicla au visage, mais il ne parut rien remarquer. Il se releva lentement. Il reprit peu à peu ses esprits tandis que l’Önd le quittait. Sous sa tunique, son bras, blessé par le sabre magique, était veiné de bleu.

 

 

Un peu plus loin, le combat venait de prendre fin. Maerc, Ivar et Ernak avaient remporté rapidement la victoire. 

-On est arrivé à temps, je crois bien ! dit Ivar en rangeant son épée.

-Oui, je dois vous remercier, répondit Maerc d’une voix un peu froide. A qui ai-je l’honneur ?

Maerc avait déjà sa petite idée. L’aigle brodé d’or sur la tunique bleu des deux hommes indiquait clairement leur appartenance à l’Ordre des Théurgiens. Leur présence ici paraissait tout aussi claire.

Au moment où Ernak allait répondre, une voix féminine se fit entendre derrière le groupe.

Korphéa qui avait eu le temps de soigner Maé, l’avait laissée entre les mains de Seleth. Une fois débarrassé de toutes ses traces de sang, il s’était avéré que ses blessures n’étaient pas très profondes. 

Au côté de Korphéa se tenait Elaïne. Son visage était très pâle. Les deux femmes semblaient épuisées. 

-Nous pourrions vous retourner la question, jeune homme.

Korphéa planta ses yeux bleu acier dans ceux de Maerc. Elle tressaillit. Ce visage…ces yeux… elle fut parcourue de frissons et resserra sa cape autour d’elle. Non, c’est impossible, une coïncidence, tout simplement. Elle refoula les souvenirs douloureux qui menaçaient de ressurgir, et se reprit.    

-Maerc, ancien écuyer du seigneur Lonnan, devenu chasseur professionnel depuis, pour vous servir, Mesdames, répondit-il d’un air exagérément courtois.

Il s’inclina, ce qui fit sourire Elaïne.

Korphéa parut se contenter de cette réponse. Elle se tourna vers Ernak et Ivar.

-Capitaine Ernak, au service des Hauts Théurgiens, en charge d’une mission qui je crois, vous concerne, Mesdames. Et voici mon fidèle camarade et ami, Ivar d’Avernor.

  Ivar hocha la tête en bombant le torse. En fin connaisseur, il admirait visiblement la beauté et le charme de ces deux femmes.

-Je m’attendais à ce qu’Ülgan nous envoie quelqu’un. C’est avec plaisir que nous nous joignons à vous. Ces derniers jours furent pénibles. Mais nous en reparlerons plus tard. Quant à vous, jeune homme, dit-elle à l’intention de Maerc, vous nous avez rendu un grand service. Comment pouvons-nous vous dédommager ?

Maerc s’inclina à nouveau.

-Je dois me rendre à….pour vendre quelques peaux. Laissez-moi vous accompagner jusque là, un peu de compagnie ne serait pas de refus.

Korphéa regarda Elaïne qui avait l’air d’avoir déjà pris une décision pour elle. Elle accepta la proposition du jeune homme. Une épée de plus ne serait pas de trop vue ce qui les attendait. D’autant plus que le jeune homme avait l’air de savoir habilement l’utiliser.

-Parfait. Mon nom est Korphéa, et voici Elaïne, ma protégée. Mais suivez nous, que nous vous présentions le reste du groupe.

Elle se dirigea alors vers Maé et Seleth.

Ernak, qui n’avait rien manqué du combat singulièrement violent de Ban, remarqua que celui-ci était déjà auprès des deux jeunes gens. Il avait le visage couvert de sang, mais semblait avoir retrouvé tous ses esprits. Il se promit de trouver quelques instants pour lui parler. Sa violence inhabituelle l’inquiétait.

Maé, soutenue par Seleth, se leva à l’approche du groupe et ensemble, ils saluèrent tous les hommes présents tandis que Korphéa faisait les présentations. La jeune femme évita délibérément le regard de Maerc. Elle ne pouvait oublier la peine qu’elle avait lue sur son visage à la mort du chef des assaillants. Dès lors, et tant qu’elle ne le connaîtrait pas davantage, elle ne pouvait lui faire confiance.

Ils ont l’air si jeunes et si inexpérimentés, pensa Ernak. Que fuient-ils ainsi à travers ces montagnes ? Une longue discussion avec Korphéa s’imposait. La route jusqu’à Asün’oa allait être longue et des dispositions seraient à prendre pour assurer la sécurité du groupe qui semblait bien menacée. Mais les réponses à ses questions viendraient plus tard. Le froid s’accentuait et la nuit tombait très vite à cette altitude. Le capitaine prit alors les choses en main.

-Rassemblez les chevaux, nous devons trouver un endroit où nous réfugier pour cette nuit. Il ne fait pas bon s’attarder trop longtemps au même endroit dans ces montagnes. Ban, Seleth…

Ban s’exécuta aussitôt, tandis que Korphéa, Maé et Elaïne ramassaient les sacoches éparpillées de ci de là. Ivar et Maerc, quant à eux, firent le tour des cadavres et ramassèrent tout ce qui leur semblait utile : poignards, bourses plus ou moins pleines, gourdes…rien ne fut laissé qui ne pouvait leur servir.

Ernak s’apprêtait à suivre Ban quand il remarqua que Seleth n’avait toujours pas bougé.

-Quelles sont vos intentions, capitaine Ernak de Ganaor ? la voix du jeune homme était empreinte de colère.

-Que veux-tu dire ? s’étonna Ernak en revenant sur ses pas.

-Vous débarquez de nulle part, vous et vos hommes, et vous pensez pouvoir dispenser vos bons conseils et vos ordres sans qu’aucun d’entre nous ne réagissions ? Qui me dit que vous êtes ce que vous prétendez ?

-Ecoute moi bien petit, répondit aussitôt Ernak en collant son visage à celui de Seleth, tellement près qu’il put sentir le jeune homme tressaillir, la seule personne à qui je dois rendre des comptes se trouve à des kilomètres d’ici. Alors si cette situation ne te convient pas, tu es libre de rentrer chez toi.  Si tu décides de rester, tu devras te plier à certaines règles. La sécurité de ta sœur en dépend.

Seleth capitula devant le ton ferme et sans appel du capitaine.

-Je ne voulais pas vous offenser. Seule la vie d’Elaïne m’importe. Je serais prêt à tout pour elle, répondit-il avec une farouche détermination.

Ernak hocha la tête, et posa une main sur son épaule.

-C’est une noble cause, jeune homme. Alors, si tu commençais par aller me chercher ces fichus chevaux ?

 

 

 

 

 

 

                                              

 

 

 

 

***

 

 

La reine Saïla, allongée langoureusement sur un tapis de coussins de soie rouge, savourait un repos bien mérité. Elle venait de passer la matinée entière à recevoir les plaintes et doléances de ses fidèles sujets. Ces gens étaient d’un tel ennui ! Toujours à se plaindre du coût trop élevé des taxes, de la sécheresse qui donnait du mauvais raisin. Tout était bon pour justifier leur incompétence ! Comment croyaient-ils que la renommée d’Alepya, leur si belle capitale, et de son vin, avait traversée tous les continents ? Cette notoriété avait un coût et qui d’autres que ses propres habitants étaient à même de l’entretenir ? Non ! Elle ne reviendrait pas là dessus ! La nouvelle taxe s’appliquerait. Ces commerçants si gras et si amoureux de leur or n’auraient qu’à se serrer la ceinture. Ce qui par ailleurs, ne leur ferait pas de mal !  

Tout à ses réflexions, elle attrapa une grappe de raisins dans le panier à fruits disposé près d’elle sur une table basse incrustée d’or. Elle croqua avec délice dans un gros grain juteux et savoura la fraîcheur du fruit.

-Du vin, ordonna-t-elle.

Aussitôt, une frêle jeune fille accourut et lui rempli son verre de cristal d’un liquide rouge et parfumé. La jeune esclave s’éclipsa ensuite aussi silencieusement que possible en baissant la tête.

Il faisait encore assez frais dans cette vaste pièce du palais qui n’était autre que sa chambre à coucher. Mais à l’extérieur, la chaleur était déjà suffocante. Des rideaux de brocarts rouges grenat avaient été disposés devant les larges ouvertures qui donnaient sur les balcons et les jardins en dessous. Ce qui plongeait la pièce dans une légère et agréable pénombre et empêchait l’air chaud de pénétrer.

Au centre de la pièce trônait un gigantesque lit à baldaquin de forme ronde. Le sol, en marbre, reflétait le haut plafond de la salle et ses magnifiques fresques en or réalisées de mains de maître. Partout, des vases en ivoire, des statues d’or et d’argent, des meubles de nobles factures… la reine Saïla aimait s’entourer de belles choses.

Trois légers coups retentirent derrière la lourde porte de bronze sculptée.

-Entrez, ordonna Saïla en s’essuyant les mains sur un mouchoir de soie que lui tendait une autre jeune fille.

Un homme de taille moyenne entra. Il était vêtu d’une longue tunique ample en soie bleue qui ne cachait rien de son ventre bedonnant. Ses cheveux grisonnants aux tempes étaient coupés courts et il portait une petite barbe noire soigneusement taillée.

Son visage, tout aussi rond que le reste de sa personne, affichait un large sourire. Il s’inclina bien bas.

-Ma reine, votre beauté n’a de cesse de m’éblouir.

Saïla but une gorgée de vin, décidément très bon cette année, et reposa son verre vide. On s’empressa de le lui remplir à nouveau.

-Cesse tes flatteries, mon cher Kateb. Que m’apportes-tu ?

Kateb se redressa, toujours souriant.

-Le marché fut excellent. Je pense que vous trouverez quelques marchandises à votre convenance.

-Bien, très bien. Je commençais à me lasser. Je passerais les voir un peu plus tard.

Kateb s’inclina à nouveau et quitta la pièce.

Saïla se leva et se dirigea vers sa psyché d’une démarche chaloupée. Sa robe ample, faite de voilures réunies en un harmonieux désordre, assemblait des tissus vaporeux vert pâle et ivoire qui ne cachaient rien de ses formes voluptueuses. Elle était magnifique avec ses longs cheveux noirs et épais qui lui caressaient le bas du dos et elle le savait.

  Elle s’assit sur un petit tabouret de velours face au miroir et se contempla. Aussitôt, une jeune servante entreprit de lui brosser doucement les cheveux. La reine Saïla aimait par-dessus tout prendre le temps de s’occuper d’elle. Sa beauté était un bien précieux qu’elle conservait jalousement et elle ne souffrait aucune concurrence.

-Votre bain est prêt, ma reine, annonça une autre servante en s’inclinant.

-Parfait.

On frappa alors de nouveau lourdement à la porte. La jeune servante qui la coiffait sursauta. Une des mèches bouclées se retrouva prise dans la brosse.

-Espèce de petite idiote ! tonna Saïla, furieuse, en se levant brusquement et en giflant violemment la jeune fille. Cette dernière se coucha au pied de sa maîtresse en pleurant et en la suppliant de lui accorder son pardon. La reine allait sévir à nouveau quand les coups à la porte redoublèrent.

-Hors de ma vue ! Je m’occuperais de toi plus tard !

 La reine remit un peu d’ordre dans sa coiffure tandis que la jeune servante s’éclipsait. Puis elle intima l’ordre à son visiteur d’entrer.

L’homme qui venait vers elle avait une trentaine d’années. Il  était grand et avait la peau mate des habitants originaires de Sarghar. Il était très bel homme, avec ses longs cheveux noirs fins maintenus en queue de cheval et ses grands yeux sombres. Rasé de près, son visage était tanné par le chaud soleil du sud. Sa tenue était celle des hommes de guerre de Sarghar : une jupe courte en cuir noir, des jambières, et un baudrier d’armes dans lequel étaient glissés plusieurs couteaux aux lames aussi diverses qu’affûtées.

Il mit un genou en terre devant Saïla et lui baisa la main.

La reine se dégagea rapidement et ordonna à ses servantes de les laisser seuls. Elle tourna le dos à son visiteur pour cacher son léger trouble et se dirigea vers sa table pour se servir un verre de vin.

-Tu peux te relever, Eolan. J’espère que ta visite en vaut la peine, mon bain va refroidir, lui dit-elle d’une voix empreinte de noblesse.

Eolan était son amant depuis bientôt six mois. A bien y réfléchir, cela faisait une éternité qu’elle n’avait plus ressenti une telle attirance pour le même homme sans en être aussitôt lassée. Son harem regorgeait pourtant d’hommes tous plus beaux les uns que les autres. Cette diversité lui convenait parfaitement. Kateb, le maître des esclaves, savait toujours lui dénicher des perles rares. Bref, elle possédait tout ce qu’elle voulait. Pourtant, Eolan l’attirait toujours autant. Ce qui ne l’empêchait pas de maudire le jeune homme pour le besoin incessant qu’elle avait de lui. C’est pourquoi elle avait décidé qu’il prendrait le commandement de l’armée qui partirait à la conquête de Ganaor. Elle détestait l’idée de dépendre de qui que ce soit et encore plus d’un homme.

Eolan s’approcha. L’expression altière de Saïla brisa ses attentes. Elle le recevait en temps que reine de Sarghar. Et à ce titre, elle ne souffrirait aucune liberté de langage.

Eolan la contempla longuement avant de répondre. Il voulait se souvenir de chaque trait de son beau visage, des merveilleuses courbes de ce corps qui s’était si souvent offert à lui, de ce parfum qui lui rappelait l’odeur sucrée de sa peau. Il emporterait tout cela avec lui, puisque c’est tout ce qu’elle lui accordait. Cette guerre, il la mènerait pour elle. Et la souffrance de savoir qu’elle passerait toutes ses prochaines nuits dans les bras d’autres hommes l’obligerait à survivre pour revenir et la posséder à nouveau.

Il baissa la tête.

- Je voulais vous confirmer que votre armée était prête. Mes hommes et moi-même partirons comme convenu cette nuit. Je vous tiendrais régulièrement informée par messagers de notre avancée et je vous ramènerai personnellement la tête du roi Falmyr, ma reine.

-Je n’en attendais pas moins de ta part, Eolan. Et-ce tout ?

Eolan releva la tête. Son regard croisa celui de Saïla. Elle était si proche de lui et en même temps tellement inaccessible…

-Oui, ma reine.

-Dans ce cas, tu peux disposer.

Elle ressentit comme une déchirure au plus profond d’elle-même alors qu’elle prononçait ces mots et qu’il quittait la pièce dans une dernière révérence.

 

 

Quelques heures plus tard, au cœur de la nuit, une armée de plus de trente mille hommes quittait la belle cité d’Alepya.

Dans le palais royal, la Reine Saïla était allongée sur son lit, les yeux grands ouverts. A côté d’elle, un jeune homme dormait. 




                                                                  ***


                                                             

Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 27 janvier 2009

 

                                                                            ***

 

Maerc scrutait l’horizon devant lui. Du promontoire rocheux où il se trouvait, il avait une vue dégagée sur la Passe de Tyrasün. Derrière lui, en contrebas, ses hommes avaient installé le campement depuis deux jours déjà. L’inactivité commençait à peser sur le groupe de guerriers, peu enclins à l’oisiveté. Et la neige, qui ne cessait de tomber depuis le début de leur ascension, n’aidait en rien au bon moral des troupes.

Le jeune homme, emmitouflé dans sa cape noire doublée de fourrure, porta son regard sur les majestueux pics dont les sommets se perdaient par delà les nuages épais. Il aimait ce paysage silencieux, ces grandes étendues neigeuses, où le sentiment d’être minuscule vous saisissait très vite. Il inspira avec force en fermant les yeux. L’air, glacial, lui brûla les poumons, mais il en ressentit une profonde joie. Oui, ces paysages sauvages et indomptés, où l’homme n’avait pas encore laissé son empreinte, le fascinaient. Cette nature, si belle et si dangereuse à la fois, le mettait face à ses propres faiblesses. La force extraordinaire qu’elle dégageait le défiait. Il se rappela de cette fois où il avait failli perdre la vie. Il était encore adolescent, et l’océan qui se déchaînait chaque jour sur les falaises au pied du château familial, le subjuguait. Il s’était alors mis en tête de l’affronter, seul. Il avait emprunté une barque à un pêcheur et un jour où l’océan hurlait sa colère, il s’était élancé à l’assaut des vagues gigantesques. Sans Adrar, il reposerait aujourd’hui au fond des mers, vaincu par un  adversaire inégalable.

Le craquellement de la neige derrière lui le tira de ses pensées. Adrar venait vers lui. Ses joues, rouges, accentuaient les nombreux sillons de ses rides. Il supportait le froid sans rien dire, mais son corps, fatigué par des années de combats, souffrait. Ce qui n’échappa pas à Maerc.

-Comment te sens-tu, mon vieil ami ?

-Mon Seigneur, répondit Adrar en arrivant à sa hauteur, je vous avouerais que j’ai connu des jours meilleurs. Ceci dit, si je me suis permis de vous déranger, c’est que les hommes que vous avez envoyés en éclaireurs sont revenus, porteurs d’une excellente nouvelle : le groupe que nous attendions est en vue.

-C’est parfait, répondit Maerc en réajustant sa capuche qu’une soudaine bourrasque de vent avait déplacée. Va l’annoncer aux hommes. Je compte sur toi pour diriger l’attaque selon mes plans. Tu leur expliqueras ensuite la procédure à suivre. Trop de réponses les auraient influencés et ils n’auraient pas paru crédibles.

-Ne vous inquiétez pas. Je ferais ce qui est prévu. Mais si je puis me permettre une remarque, vous prenez beaucoup de risques…êtes-vous sûr de ce que vous faites ? 

-On ne peut jamais être sûr de ce que l’avenir nous réserve. Mais s’il y a une chose en laquelle je crois, c’est mon intuition. Et mon père ne m’a pas tout dit concernant cette fille.

Adrar n’insista pas. Il connaissait suffisamment Maerc pour savoir qu’une fois qu’il avait pris une décision, il était presque impossible de le faire renoncer. Il resserra sa lourde cape autour de lui et descendit la pente menant au campement. A chacun de ses pas, la neige le recouvrait jusqu’à mi-mollets. Il maudit ce froid qui mettait à rude épreuve son corps fatigué alors même qu’il devait une fois de plus combattre.

Derrière lui, Maerc contemplait à nouveau le blanc paysage. Il avait hâte de rencontrer celle que redoutait tellement son père. Quels secrets cachait-elle? Quels terribles pouvoirs ?

Ses grands yeux bleu nuit brillaient dans la profondeur de sa capuche. 

 

 

                                                  ***

 

 

Ils avaient fui sans se retourner la ville d’Ingaelys, chevauchant à vive allure pour mettre le plus de distance possible entre eux et leurs ennemis. Ils étaient épuisés, ils avaient faim, mais la peur les poussait à avancer toujours plus loin.

Au bout de quelques heures, alors qu’ils avaient déjà entamé l’ascension des Monts Camanéens et atteint la Passe de Tyrasün, Korphéa stoppa le petit groupe épuisé. La lune, qui jusqu’alors les aidait dans leur ascension, en leur dispensant une lumière généreuse, venait de disparaître, happée par de lourds nuages menaçant. Une tempête de neige s’annonçait. Il était donc temps de dresser le campement et de se reposer. Les chevaux, de toute façon, n’iraient pas plus loin pour cette nuit.

Par chance, dans les sacoches des selles qu’ils avaient dérobées à l’auberge, ils trouvèrent quelques ustensiles et des provisions : morceaux de viandes séchées, pain, et même une fiole de liqueur d’arganier, idéale pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid.

Tandis que Maé alla s’occuper des chevaux, les autres érigèrent un mur de neige au nord pour s’abriter du vent glacial. Au milieu de cette protection de fortune, Korphéa alluma un feu et ils avalèrent leur maigre repas en silence. Puis, ils se blottirent les uns contre les autres pour faire face au froid qui les assaillait sans relâche et, trop épuisés pour parler, ils somnolèrent ainsi jusqu’au petit jour, grelottant et priant pour voir le soleil se lever. 

Korphéa se réveilla la première, dans la fraîcheur matinale. Le feu n’était plus qu’un amas de braises rougeoyantes. Elle le ranima aussitôt d’un simple geste de la main et déposa sur le foyer un pot en terre cuite dans lequel elle jeta plusieurs poignées de neige. Une fois celle-ci fondue, elle tira de sous sa cape une petite sacoche en cuir qui ne la quittait jamais et en retira quelques herbes séchées qu’elle mit à infuser. Elle réveilla ensuite ses compagnons. Le grand chien noir s était blotti contre Elaïne, lui faisant ainsi profiter de sa chaleur. Il s’étira en baillant et parti à la recherche de sa propre nourriture.

La fatigue n’avait pas disparue de leurs visages. La nuit avait était courte et éprouvante pour chacun.

-Bonjour, dit Korphéa d’une voix qui se voulait joyeuse en leur tendant à chacun un bol fumant.

Les trois jeunes gens la remercièrent et burent avec avidité. Le liquide, chaud et épicé, leur redonna des forces.

Seleth, qui n’était pas très bavard au réveil, se leva aussitôt son repas terminé et commença à rassembler leurs affaires et à seller les chevaux en vue du départ. Maé le rejoignit quelques secondes plus tard, laissant Korphéa et Elaïne seules.

-Combien de temps nous faut-il pour traverser ces montagnes ? demanda soudainement Elaïne qui était restée silencieuse jusque là.

-Si tout se passe bien, je dirais quelques jours, trois ou quatre, tout au plus. Il va nous falloir être très prudents car des bruits courent sur d’étranges créatures hantant ces lieux. Mais ce ne sont peut-être que des légendes. De toute façon, nous n’avons pas le choix. Il nous faut traverser.

-Et que trouverons-nous à Asün’oa, si du moins, nous y parvenons vivants ?

-Une protection…des réponses, je l’espère.

Korphéa se leva et épousseta sa cape pour en faire tomber la neige. Elle avait l’air inquiète.

-Et ces hommes aux masques qui nous ont attaqués ? Qui sont-ils ?

-Les guerriers du Haut Théurgien Eskam…

Korphéa frissonna en se rappelant le combat qu’elle avait mené contre eux. Elle avait pu les mettre hors d’état de nuire, mais elles ne les avaient pas tués…comment tuer des êtres censés être morts depuis quatre siècles !?

-Comment est-ce possible !? s’étonna Elaïne. On les a détruits en même temps que leur maître il y a quatre cent ans de cela !

-Je n’ai hélas pas les réponses à toutes ces questions. Notre monde est en train de basculer, ceci est une certitude. Quelque chose de terrible se trame. C’est pour cette raison que nous devons rencontrer les Hauts Théurgiens. Pour te mettre à l’abri et tenter d’endiguer cette menace avant qu’il ne soit trop tard…

Elaïne se leva à son tour et s’approcha de Korphéa. Elle lui prit les mains.

-C’est donc bien après moi qu’ils en ont, n’est-ce pas ?  Qu’ai-je donc de si spécial, Korphéa, dites le moi…

-Mon  enfant… répondit cette dernière d’une voix tremblante où perçait son émotion. Elle caressa tendrement la joue d’Elaïne, puis reprit :

-Tu es si puissante, et en même temps si fragile. Nous allons devoir beaucoup t’en demander, je le crains…mais ce que tu sens naître en toi, sache que tu le tiens de ta mère, qui le tenait elle-même de sa propre mère. Tu es unique Elaïne…et ta magie ne va faire que croître.

-Mais si j’ai des dons pour la magie, pourquoi est-ce que ces derniers ne se sont pas manifestés plus tôt ? Pourquoi ne pas m’avoir envoyée à l’Ecole d’Asün’oa, justement, j’aurais pu beaucoup apprendre, comme vous…

Elaïne sentait la colère l’envahir. Il semblait que tout ce qui avait fait son enfance se retrouvait anéanti par des mensonges, des secrets. Certes, elle aimait la vie simple qu’elle avait avec son frère, dans leur village…mais développer son don aurait pu servir à tous les gens qu’elle aimait. Elle aurait pu être beaucoup plus utile à tout son village, à son père…au souvenir de ce dernier, son cœur se serra. Des larmes incontrôlables l’envahirent et avec elle, son pouvoir commença à affluer. Elle le sentit croître en elle, et elle prit peur. Peur de ne pas être capable de le contrôler et de devenir une menace pour son entourage. Elle détourna alors la tête et s’enfuit droit devant elle, sourde aux appels de Korphéa.

-Que se passe-t-il ? Seleth et Maé avaient accouru en voyant Elaïne s’éloigner seule.

-Le contrecoup…ne vous inquiétez pas, elle n’ira pas loin. Sommes-nous prêts à partir ?

Le visage de Korphéa avait retrouvé tout son calme.

-Oui, les chevaux sont prêts.

Seleth alla les chercher. Il s’inquiétait pour sa sœur. La savoir seule, même quelques instants, surtout ici, ne lui inspirait rien de bon. Maé partageait son inquiétude.

Au moment où ils montaient en selles, des cris retentirent et une dizaine d’hommes, montés sur de gigantesques créatures, apparue derrière eux. Armes brandies, ils fonçaient à vive allure sur le petit groupe surpris. A leur tête, Adrar, qui avait retrouvé toute son énergie.

 

 

 

                                              

                                              ***

 

Les trois hommes, dos à dos, se tenaient prêts à affronter leurs nouveaux ennemis. Les hurlements leur déchiraient les tympans et mettaient leurs nerfs à dure épreuve. Ils déployaient un effort surhumain pour rester maître d’eux-mêmes. Les bourrasques de vent mêlées de neige, qui étaient apparues avec les cris, se faisaient de plus en plus violentes et semblaient se rapprocher du groupe, avec l’intention apparente de les encercler. Les trois hommes aveuglés par la neige se protégèrent le visage avec leurs avant-bras.

-Qu’est ce que c’est encore que cette fourberie ? fulmina Ivar.

-Je n’en sais rien, mais restez sur vos gardes…conseilla Ernak. Le capitaine tentait vainement de percer le voile de neige qui les encerclait. Il ne voyait rien et pourtant les hurlements se rapprochaient. 

-Ce sont des Crisseurs…lança soudain Ban.

-Des quoi ?

-Des Crisseurs. Des Etres vivants dans les sommets enneigés.

-Comment sais-tu ça ? s’étonna Ivar.

-Je l’ai lu, répondit simplement Ban, le visage du garçon était devenu soudainement très pâle, mais je ne pensais pas qu’ils existaient réellement…

Ernak ne disait rien. Il essayait de se remémorer ce conte. Des Crisseurs, mais bien sûr, il se souvenait vaguement d’une légende concernant ces créatures des neiges…Il attrapa Ban par les épaules :

-Mon garçon, te souviens-tu de ce que racontes cette légende ? Sais-tu ce qu’ils sont et s’il existe un moyen de les vaincre ?

Ban avait sentit tout l’espoir que son capitaine mettait dans la réponse qu’il allait lui faire et c’est donc avec une boule au ventre qu’il lui annonça la mauvaise nouvelle.

-Sans magie, nous ne pouvons rien faire…ils ne sont pas humains. Il est dit que si leurs sabres de givre nous atteints, notre chair et notre âme seront à jamais marquées par la noirceur de leur mal… Ban déglutit péniblement. Par ces révélations, il venait de tous les condamner. Les choses tournaient vraiment mal.

-Fientes de buses, nous voilà bien ! grogna Ivar en fronçant ses épais sourcils blonds. Faites moi penser à réclamer un rab de pièces d’or si on s’en sort !

Ernak sourit tristement. Cette fois-ci, il ne voyait pas comment ils allaient pouvoir se sortir de là.

Les hurlements étaient sur eux. Les bourrasques de neige s’estompèrent et les trois amis assistèrent, incrédules, à la matérialisation, à quelques mètres d’eux, de leurs adversaires.

D’apparence humaine mais de taille démesurée, les deux Crisseurs aux corps longilignes dardaient sur leurs proies de petits yeux noirs emplis de malveillance. Leur  peau, totalement imberbe, d’un blanc presque transparent, était parcourue de veinures bleues. Ils ne portaient aucun vêtement mais il était impossible de déterminer leur sexe. Leurs sabres de givre, tenus avec assurance devant eux, menaçaient le groupe d’humains. Soudain, ils ouvrirent une gueule énorme hérissée de dents acérées et poussèrent leurs hurlements stridents en fondant sur leurs victimes.

-Battez-vous avec courage ! hurla Ernak en brandissant son épée et en courant droit sur les créatures.

Ban, le cœur battant à tout rompre, se lança aussitôt derrière son capitaine, l’épée au poing. Il fit une rapide prièrent pour demander aux Esprits de prendre soin de ses compagnons et de lui-même une fois que tout serait terminé.

-Jusqu’à la mort ! hurla Ivar de sa voix puissante en chargeant à son tour. L’excitation du combat l’avait envahi et même si son issue ne faisait aucun doute, il se battrait jusqu’à son dernier souffle.

Le choc des épées fut violent et brutal. Malgré leurs corps effilés, les créatures faisaient montre d’une force étonnante.

Ernak lança plusieurs attaques en taille haute, suivis d’attaques d’estoc, mais ses coups ne rencontraient que le vide. Les créatures anticipaient chacun de ses mouvements.

Aucun des coups portés par les trois amis n’atteignait leur cible. Ces derniers paraient avec de plus en plus de difficulté les attaques acharnées dont ils étaient les victimes. Ils en vinrent très vite à ne faire qu’esquiver tout en ne cessant de reculer devant l’assaut des créatures.

En sueur malgré le froid, Ban était à bout de force. C’est inutile, même si on parvenait à les toucher, ils ne craignent pas nos lames…Accepter de mourir n’était pas aussi facile. Ban sentait la colère et l’injustice l’envahir. Non, il ne permettrait pas que ses amis meurent ainsi.

Ban laissa la fureur prendre possession de lui. Cette dernière affina ses perceptions et décupla sa volonté. Une forte chaleur le parcourut et il sentit son coeur battre dans ses tempes. Plus rien ne lui faisait peur. Il avança d’un pas assuré et se plaça entre les Crisseurs et ses amis.

-Que fais-tu Ban ? lui souffla Ernak, abasourdi.

Mais Ban n’entendait plus rien. Il brandit sa lame au dessus de lui et attaqua. Sentant le changement qui s’était produit dans ce petit être humain, les créatures eurent quelques secondes d’hésitation. Ban en profita pour lancer plusieurs attaques successives. Sa force s’était décuplée et pour la première fois, les Crisseurs reculèrent.

Ivar et Ernak, retrouvant un nouvel espoir, accoururent pour prêter main forte à leur jeune ami.

 L’épée de Ban fendait l’air à une vitesse prodigieuse. Un rictus sauvage enlaidissait son visage. Soudain, il ressentit une profonde déchirure sur son bras gauche et hurla de douleur. Un des sabres venait de lui entailler la chair. Avec ce cri,  provenant du plus profond de son être, il laissa échapper toute sa fureur jusque là maîtrisée et la dirigea sur les Crisseurs qui furent violement projetés au sol. Ban était fou de rage et la douleur de son bras ne faisait qu’accentuer sa colère. Il s’avança vers les créatures et s’empara d’un de leur sabre. Ces dernières, maintenues au sol par la seule force mentale du jeune garçon, hurlèrent d’impuissance. Puis, lentement, il enfonça le sabre dans les chairs transparentes. Un liquide bleu s’échappa des blessures qu’il leur infligeait. Les créatures se contorsionnaient sous la douleur. Mais Ban souriait, d’un sourire cruel, tout en enfonçant encore et encore le sabre magique. 

-Mon garçon, cesse cette barbarie inutile…achève-les… 

Ernak posa sa main sur le bras de Ban, qui la repoussa d’un geste brusque. Il tourna la tête vers son capitaine : ses yeux étaient injectés de sang.

-Gamin, ressaisis-toi !

Ivar s’était approché, prêt à intervenir si Ban se montrait soudainement violent. La réaction du jeune garçon était incompréhensible, mais ce qui était sûr, c’est qu’il n’était plus lui-même.  

Puis soudain, Ban parut se ressaisir. Il accentua la pression qu’il exerçait sur les créatures et elles implosèrent en une multitude de particules de neige. Epuisé, il se laissa tomber dans les bras d’Ernak.

-Il est bouillant, annonça ce dernier en touchant le front du gamin.

De nouveaux hurlements se firent entendre, plus lointain.

-Il faut filer d’ici, donne moi le gosse, je vais le porter.

Ivar hissa le jeune garçon sur ses épaules et les trois compagnons, épuisés et blessés, reprirent la route à la recherche d’un abri.

 

 

 

 

 

 

 

                                               ***

 

 

Le petit groupe n’avait pas beaucoup d’alternative. Il était inutile de fuir : la Passe était beaucoup trop exiguë et dangereuse pour s’y risquer à vive allure, et puis leurs poursuivants auraient tôt fait de les rattraper. Il ne leur restait donc que la défense. Une fois de plus, ils allaient devoir combattre contre des individus qui voulaient leurs morts sans qu’ils sachent réellement pourquoi.

Seleth retira de son petit sac de cuir, accroché à sa ceinture, un caillou superbement taillé qu’il plaça sur le morceau de cuir de sa fronde. Puis il la fit tournoyer au dessus de sa tête, de plus en plus vite. De son autre main, il guida sa monture vers Korphéa afin de se placer à la droite de celle-ci.

Maé se préparait également, arc bandé. Une flèche était déjà prête à semer la mort et n’attendait plus que le bon vouloir de la chasseresse. Le groupe de guerriers n’était plus très loin.

-Mes enfants, lança soudain Korphéa qui les regardait se préparer à l’affrontement d’un air inquiet, je vais tenter de les retenir le plus longtemps possible. Mais quand je vous le dirais, vous devrez fuir et retrouver Elaïne. Emmenez là à Asün’oa. Trouvez le Haut Théurgien Ülgan, il vous aidera.

Korphéa leva les bras et ferma les yeux. Elle se sentait extrêmement fatiguée. Faire appel à son don si tôt après l’avoir utilisé et sans s’être reposée était dangereux, elle le savait. Mais quel autre choix avait-elle ?  

-Nous ne t’abandonnerons pas une seconde fois ! Il en est hors de question. Nous nous battrons, à tes côtés !

Seleth fulminait. Tous ces hommes savaient se battre. Tous portaient une épée, un sabre, parfois même une armure. Il voulait leur prouver, en se battant aujourd’hui, que tous ces artifices ne faisaient pas la valeur d’un combattant. Qu’un homme simple, qu’un chasseur des forêts profondes de Lodar, pouvait aussi défendre sa vie et celles des gens qu’il aimait.

Il regarda Maé, assise fièrement sur sa selle, à la gauche de Korphéa, l’arc tendu. Elle était prête à se battre. Son beau visage était serein et confiant. Elle n’avait pas peur. Sentant le regard du jeune homme posé sur elle, elle tourna la tête vers lui et lui sourit.Un sourire qui réchauffa le cœur de Seleth et qui le conforta dans son idée. Oui, aujourd’hui, il les défendrait!

-A mon signal, lui lança t-il.

            Elle hocha la tête en signe d’assentiment.

      Korphéa, restée silencieuse, se concentrait pour faire appel à son pouvoir.

            Le groupe de guerriers se rapprochait inexorablement. Bientôt, les deux jeunes gens purent les distinguer clairement. Ils furent soulagés de constater que parmi eux ne se trouvait aucun homme masqué. Mais leur soulagement fut de courte durée quand ils aperçurent les créatures monstrueuses qui leur servaient de montures.

-Que les Esprits nous protègent, des Gourkens…Ils ont des Gourkens…

Seleth n’en croyait pas ses yeux. Ces créatures de l’enfer existaient donc et ils allaient devoir les affronter.

Maé, restée interdite, se ressaisit pourtant et visa. Sa flèche fila en sifflant vers la gorge de l’homme qui semblait être leur chef.

Adrar eut tout juste le temps de se déporter sur sa droite. La flèche lui écorcha l’oreille, lui tirant une grimace, et alla se ficher dans la gorge de l’homme qui se trouvait derrière lui, la traversant de part en part. L’homme ouvrit la bouche, mais seul un gargouillis étranglé s’en échappa. Il porta les mains à sa gorge pour tenter d’endiguer le flot de sang qui s’échappait de sa blessure et chuta lourdement de son Gourken. Il était déjà mort quand il atteignit le sol.

Seleth lâcha une des lanières de sa fronde et un autre homme s’effondra, le crâne fracassé par le caillou lancé avec force.

Maé avait déjà visé un autre guerrier, mais elle rata sa cible. Passé l’effet de surprise, les hommes esquivaient sans trop de difficulté les maigres armes qu’on leur opposait.

-Korphéa, nous allons avoir besoin de votre aide, avertit Seleth qui voyait avec inquiétude la troupe se rapprocher sans que la théurgienne ne réagisse.

-Je suis désolée…le pouvoir n’afflue pas…je suis trop lasse. Mon corps ne peut recevoir l’Energie. Il est trop faible…

Le visage de Korphéa était méconnaissable. Elle avait l’air d’avoir vieillie prématurément. De grosses perles de sueur coulaient le long de ses tempes. Elle avait tout essayé. Mais l’Energie restait sourde à ses appels, même ici.

-Fuyez tant que vous le pouvez, je vous en prie…supplia Korphéa, il ne faut pas qu’ils trouvent Elaïne…

-C’est trop tard, j’en ai peur, constata Maé.

En effet, les cavaliers étaient déjà sur eux. Mais bizarrement, au lieu de fondre sur leurs victimes, ils ralentirent leurs montures et encerclèrent les trois amis, tout en les menaçant de la pointe de leurs épées. Les Gourkens ne les quittaient pas des yeux et il était facile d’imaginer ce que leurs petits yeux féroces et brillants laissaient deviner.

Seleth  recula vers Korphéa et Maé. Il prit le temps d’examiner ces nouveaux ennemis. Ils n’avaient rien à voir avec les Vagabonds. Ces hommes là avaient un maître puissant. Il suffisait de constater la qualité de leurs habits et de leurs armes. Des baudriers en cuir noir recouvraient leurs tuniques en laine de la même couleur. Vêtus de manteaux rectangulaires, attachés sur leurs épaules, ils portaient tous de superbes lames à l’effet moiré. Même Seleth pouvait affirmer que ces lames étaient d’une qualité exceptionnelle. Quant à leurs Gourkens, ils étaient aussi effrayants que ce qu’il en avait entendu dire.

-Alors, Théurgienne, c’est tout ce que tu sais faire ? 

L’homme à la droite d’Adrar ricana. Seleth lui lança un regard furibond.

Adrar leva la main pour le faire taire et réclamer le silence. Il examina attentivement Maé, mais la jeune femme brune ne correspondait pas à la description qu’on lui avait faite d’Elaïne. Il s’adressa alors à Korphéa.

-Où est votre protégée, Théurgienne ?

La fonction de Korphéa ne faisait en effet aucun doute. Sa robe blanche, visible sous sa cape, parlait pour elle.

-Loin d’ici, à l’abri de vos manigances! Vous ne pouvez rien contre elle !

Au fond d’elle, elle priait pour qu’Elaïne soit effectivement partie très loin, même si la savoir seule lui nouait l’estomac. Elle s’en sortira, se rassura-t-elle.

-Je vous ai donné une chance de parler. Soit, si c’est ainsi.

Adrar fit signe à quatre de ses hommes.

-Désarmez les, et amenez moi la fille, là, ordonna-t-il en désignant Maé.

En quelques secondes, deux des guerriers se saisirent de la jeune femme et l’arrachèrent à son cheval. Les coups qu’elle tentait vainement de leur porter furent sans effet. Les deux hommes, de fortes carrures, n’avaient aucun mal à maîtriser sa hargne. Ils la forcèrent à se mettre à genoux dans la neige aux pieds d’Adrar.

Il n’en fallut pas plus à Seleth. Il tenta d’intervenir, mais fut vite stoppé dans son élan par le tranchant d’une lame qu’un des hommes venait de plaquer contre sa gorge. Un léger filet de sang apparut.

-Chut, reste calme gamin, tu ne voudrais pas que ton amie voie ta belle petite gueule rouler à ses pieds…   

Seleth jura à voix basse sans quitter Maé des yeux. Cette dernière, maintenue à genoux par les deux solides poignes de ses agresseurs, tentait inutilement de se débattre.

-Nous voulons seulement Elaïne, répéta Adrar d’une voix ferme. Aucun mal ne vous sera fait, je vous en donne ma parole. Donnez nous seulement la fille.

-Vous savez très bien que je ne peux satisfaire à votre demande. Alors, finissons-en. Je suis la seule que vous pourriez craindre, relâchez les deux jeunes gens, je ne fuirais pas.

La voix de Korphéa, neutre, ne tremblait pas. Descendue de cheval, elle s’était rapprochée d’Adrar, sous l’œil vigilant de ses hommes.

-Beau sacrifice, qui vous honore, railla ce dernier, mais il est inutile. Je suis persuadé que les cris de souffrance de cette jeune fille suffiront à ramener celle que vous nous cachez…

Adrar fit un signe de tête aux deux hommes qui maintenaient Maé.

-Non ! hurla Seleth en apercevant le long fouet qu’il leur tendit.

 

 

 

 

Un peu plus loin, cachée derrière un monticule neigeux, Elaïne observait la scène, les yeux remplis de larmes. Le grand chien noir, qu’elle avait rencontré quelques minutes plus tôt, était allongé près d’elle et observait sa maîtresse d’un air interrogateur. Il ne comprenait pas pourquoi elle lui avait interdit d’aller rejoindre ses amis alors qu’ils étaient en danger.

Elaïne ne savait pas comment intervenir. Tout s’était passé tellement vite ! Elle s’était isolée quelques instants plus tôt, mue par le besoin d’être seule et de réfléchir. Puis elle avait rencontré le grand chien noir, qui revenait de sa chasse, et était restée quelques minutes à le caresser…avant de se décider à rentrer.

Sur le chemin du retour, alors qu’elle se rapprochait du campement, elle les avait aperçu, mais il était déjà trop tard. Elle avait tout juste eu le temps de se cacher avant qu’ils ne remarquent sa présence. 

Son cerveau bouillonnait. Il fallait trouver une solution et vite. Divers choix s’imposaient à elle, mais elle les abandonnait aussi vite, car trop dangereux pour ses amis.

Soudain, elle vit deux hommes s’emparer de Maé et la traîner au sol. Cette fois-ci, elle ne pouvait plus se permettre d’attendre. Elle essuya rageusement ses larmes et s’apprêta à signaler sa présence.

Le grand chien noir se leva alors d’un bond et se retournant, il se mit à grogner et à montrer les crocs.

°Qu’as-tu ? s’inquiéta Elaïne.

Au moment où elle ressentit la peur du chien, une voix masculine s’éleva non loin d’elle.

-Je ne vous veux aucun mal.

Elaïne, surprise, attrapa le chien qui allait s’élancer par son collier et tira sa dague.

-Où êtes-vous ? Montrez-vous où je lâche le chien !

C’est alors qu’elle le vit. L’homme, enveloppé dans une longue cape noire, s’avança vers elle d’un pas assuré et les mains bien en évidence pour montrer qu’il n’avait pas d’armes. Comment avaient-ils fait pour ne pas sentir sa présence alors qu’il s’était dissimulé si près d’eux ?

-Ne bougez plus, ordonna-t-elle, en le menaçant avec sa dague.

 Elle ne pouvait distinguer son visage, enfoui dans la profondeur de sa capuche. Mais l’homme était grand et visiblement sûr de lui.

Le grand chien noir tirait toujours avec vigueur sur son collier ce qui incita Elaïne à ne pas baisser sa garde.

L’homme n’était plus qu’à quelques pas d’elle. Et il restait étrangement silencieux.

-Montrez moi votre visage, lui intima-t-elle d’une voix qu’elle voulait ferme.

Il s’exécuta. C’était un jeune homme au visage fin et hâlé et aux cheveux mi-long d’un noir profond. Une barbe de quelques jours entourait ses lèvres fines. Il avait des traits d’une grande pureté et un regard tourmenté. Ses yeux bleu nuit se posèrent sur la jeune femme avec insistance, ce qui la fit rougir malgré elle.

Décontenancée sans savoir pourquoi, elle sentit la colère l’envahir.

-Que faites-vous ici, seul au milieu de ces montagnes ? le questionna-t-elle d’une voix coupante.

-Je chasse…j’ai entendu dire que ces montagnes regorgeaient de créatures…extraordinaires…D’ailleurs, si j’en juge par la situation dans laquelle se trouve vos amis, car je suppose que ce sont vos amis dit-il en désignant le groupe un peu plus bas derrière eux, on ne m’a pas trompé. Je peux vous aider, si vous le souhaitez…La peau des Gourkens fait un cuir magnifique, j’en tirerais un bon prix.

Elaïne hésita, mais devant l’urgence de la situation, sa décision fut vite prise.

-Suivez-moi, mais je vous préviens, mon chien n’hésitera pas au moindre faux pas…

Il hocha la tête en signe d’assentiment. Elaïne  indiqua silencieusement à son ami à quatre pattes les consignes à suivre. Elle lui rendit ensuite sa liberté. Le grand chien noir cessa de grogner mais il ne quitta pas pour autant des yeux le nouvel arrivant.

-Vous avez un plan ? interrogea le jeune homme en suivant Elaïne qui se dirigeait déjà vers ses amis.

-Non, j’improviserais.

Le jeune homme contempla celle que son père redoutait tant. Une jeune femme, certes très belle, mais pas plus âgée que lui. Il avait hâte de découvrir ses soit disant terribles pouvoirs.

-Au fait, je m’appelle Maerc.

-Moi, c’est Elaïne.

Le jeune homme se félicita. La première partie de son plan était un succès. Il dissimula à nouveau son visage dans sa capuche et se concentra pour faire appel à l’Energie. La seconde partie s’annonçait plus difficile.

                                                              ***



Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 27 janvier 2009
Bonjour à tous!

Je ne pourrais jamais m'excuser de tout ce retard. J'espère seulement qu'il restera quelques lecteurs, et à ceux là, je dis d'avance merci!
J'ai passé tout ce temps à écrire, bien sûr! Je viens de finir le premier volume de mon roman, qui en comportera deux je pense. Je vais donc mettre sur mon blog la suite des aventures d'Elaïne!
Bonne lecture à tous!

Sarah Fegard
Par sarah fegard - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 22 août 2008
                                                                                                         ***

Ernak, emmitouflé dans sa couverture, scrutait l’horizon, les sens en alerte. Cela faisait maintenant bien trois heures qu’il montait la garde, et l’aube n’était plus très loin. Le froid s’était accentué, aidé en cela par un vent d’est qui n’accordait aucun répit aux voyageurs. Le monticule rocheux près duquel ils avaient établi leur campement ne les protégeait que très peu. Cela n’avait pas l’air cependant de gêner outre mesure Ivar qui ronflait bruyamment, dos au feu.
Quelques instants plus tôt, Ernak était allé vérifier l’état de santé du jeune Ban. La fièvre semblait s’atténuer même si le garçon restait étonnamment pâle.
Le capitaine resserra sa couverture autour de lui. Il ne devrait pas y avoir d’incidents cette nuit. Leurs attaquants préféreraient sans doute rassembler leurs forces.
Il s’apprêtait à se lever pour attiser le feu quand il entendit des pas derrière lui. Aussitôt sur ses gardes, il empoigna sa lame, et se retourna d’un bond. Sa couverture tomba à ses pieds et il se mit en position, prêt à transpercer son adversaire, quel qu’il soit. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir le jeune Ban, avançant vers lui d’un pas mal assuré mais debout !
-Bonsoir mon capitaine, je crois que j’ai assez dormi, je vais vous remplacer.
Ban ne se sentait pas encore très bien, mais il refusait d’être un poids pour ses amis. Il voulait accomplir sa part de travail. Alors, quand il s’était réveillé quelques minutes plus tôt, il avait rassemblé toutes ses maigres forces et avait réussi à se lever. Le sourire de soulagement de son capitaine était la récompense des efforts consentis.
-Ban, tu ne devrais pas être déjà debout. Va te reposer. Je suis heureux de te voir en meilleure forme, mais garde tes forces pour le voyage qu’il nous reste à accomplir. Nous ne serons pas trop de trois et je préférerais te savoir totalement guéri si nous devions à nouveau combattre.
Ernak s’était approché de son jeune acolyte et avait posé une main ferme sur son épaule. Ce garçon avait décidément une volonté de fer. Il était heureux de le savoir sorti d’affaire mais inquiet de son dévouement excessif.
-Je me sens beaucoup mieux, mentit Ban. Si cela ne vous dérange pas, est ce que je peux rester à vos côtés et terminer la garde avec vous ?
Ernak acquiesça finalement et invita le gamin à s’asseoir près de lui. Derrière eux, Ivar ronflait toujours, au pied de l’édifice rocheux.
Ils admirèrent l’horizon qui se parait de ses plus belles couleurs et le spectacle, même s’il n’était pas nouveau, ne pouvait les laisser indifférents. Le garçon brisa soudain le silence qui s’était installé entre eux.
-Capitaine, est-ce que je peux vous poser une question ?
Ernak tourna la tête vers le gamin et sourit. Il reconnaissait bien là le Ban qu’il avait emmené avec lui. Si le jeune garçon retrouvait sa curiosité insatiable, c’était plutôt bon signe ! 
-Une seule, tu es sûr ? répondit-il d’un air taquin.
-Et bien, en fait…hésita Ban.
-Allez, pose ta question, je tenterais d’y répondre de mon mieux.
Ban se lança, sachant que le sujet qu’il allait aborder risquait de ne pas plaire à son capitaine.
-Comment avez-vous connu le chef des Vagabonds ?
Ce qu’il avait craint arriva. Ernak perdit aussitôt le sourire qu’il arborait quelques secondes auparavant. Et une ombre passa sur son visage.
-Excusez moi, mon capitaine, je ne voulais pas vous offenser. Rien ne vous oblige à me répondre.
Tout en s’excusant, Ban se dit qu’il ferait mieux d’apprendre à tenir sa langue. Il se sentait mal à l’aise maintenant.
Ernak poussa un profond soupir et se passa les mains dans les cheveux d’un geste nerveux. D’un seul coup, remarqua le gamin, il paraissait plus vieux. Comme si le poids de ses souvenirs était soudain devenu trop lourd à porter.
- Non, ne t’excuses pas, tu es en droit de savoir. Tu as risqué ta vie à mes côtés hier, c’est le moins que je puisse faire que de te dire qui sont tes nouveaux ennemis. Car malheureusement, les Vagabonds ne se résument pas au groupe que nous avons combattu.
Ban s’enveloppa du mieux qu’il put dans sa couverture et grimaça de douleur. Sa blessure, bien que refermée, le lançait horriblement et lui rappelait à quel point il avait été touché dans son corps. Mais il ne voulait pas l’admettre. Son esprit devait être plus fort que toutes les souffrances physiques qu’il pourrait être amené à rencontrer. C’était sa ligne de conduite depuis toujours. Et il s’entraînait pour ça.
-J’avais quasiment ton âge quand ma route a croisé la leur, commença Ernak d’une voix troublée. Je vivais dans un petit village à une semaine de marche au sud de Donigard. Mon père était soldat dans l’armée régulière du roi Falmyr. Ma mère et moi attendions avec impatience ses rares permissions. Et puis un jour, il n’est plus revenu. Ma mère me répétait qu’il devait être débordé de travail et qu’il finirait par revenir. Mais quand je l’entendais pleurer le soir dans son lit, je savais bien qu’il avait refait sa vie là-bas. Bref, un matin, le village a été attaqué par les Vagabonds. Ils ont tué les vieillards et les enfants, violés les femmes et pris avec eux les hommes valides. J’aurais dû y rester. Mais la haine que j’avais accumulée en moi a nourri mon envie de survivre. J’ai défendu aussi longtemps que possible ma pauvre mère et j’ai tué nombre de ces démons. Mais ils étaient trop forts et trop nombreux pour un gamin seul et ils m’ont emmené. Je suis devenu malgré moi un des leurs. Jusqu’au jour où je ne pus plus me regarder en face sans avoir envie de vomir.
Ban restait sans voix devant la franchise de son capitaine. Il avait du mal à imaginer la vie qu’avait dû être la sienne. Devant le silence de son jeune ami, Ernak poursuivit. Cette confidence lui faisait plus de bien qu’il ne voulait l’admettre.
-Kélan n’était pas leur chef. Mais il était craint. Ogwart, leur chef, lui faisait entièrement confiance et c’est à lui qu’il confiait la plupart des incursions meurtrières. Nous avons grandi côte à côte mais jamais nous n’avons pu éprouver autre chose que de la haine l’un envers l’autre. Kélan prenait à cœur toutes ses missions. Il aimait tuer.
Il y a dix ans environ, nous nous sommes attaqués à un petit village. Un de trop pour moi. J’ai empêché Kélan de tuer un gosse. Nous nous sommes battus avec acharnement et je l’ai cru mort. J’ai fui comme un lâche, abandonnant le village et ses habitants derrière moi. Et leurs cris me hantent encore aujourd’hui.
La voix d’Ernak s’était brisée sur ces dernières paroles. Son visage crispé et ses yeux tristes en disaient long sur les remords qui l’étouffaient.  
-Vous n’avez rien à vous reprocher. Vous n’auriez rien pu faire à un contre tous…
Un bâillement exagérément bruyant retentit derrière eux. Ivar se réveillait.
-Ban, mon ami ! Te voilà enfin debout, paresseux !
Ivar se précipitait déjà vers Ban et avant même que ce dernier n’ait eu le temps de se relever, il était déjà dans les bras du colosse, soulevé à une bonne vingtaine de centimètres du sol.
-Oh, excuse moi, bafouilla soudain Ivar en apercevant la grimace de douleur du gamin.
Il le reposa le plus doucement possible au sol et se lissa la barbe en l’examinant.
-Ma foi, tu es encore bien pâle !
-Je vais beaucoup mieux, Ivar, se rengorgea le gamin. Je pourrais chevaucher à vos côtés aujourd’hui.
Ivar grogna, sceptique. Il se tourna vers Ernak, pour connaître son avis. Le capitaine avait retrouvé son visage impassible et lisse.
-C’est à lui de voir. S’il s’en sent capable…un long chemin nous attend. La Passe de Tyrasün est réputée dangereuse. Plus vite nous la traverserons et plus de chance nous avons d’en sortir indemnes. Une fois de l’autre côté de ces montagnes, il nous restera environ une journée de route pour atteindre le village de cette lodarienne.
Ban hocha la tête pour montrer sa détermination.
-Je vais m’occuper du petit déjeuner, dit-il en s’éloignant.
Les deux hommes restèrent seuls.
-Je vous ai entendu parler, tout à l’heure. Tu lui as dit ? murmura Ivar.
Ernak acquiesça.
-Et comment a-t-il réagi ?
-Bien, je crois. C’est un garçon intelligent.
-Ouais, confirma Ivar. Intelligent et drôlement costaud.
Les deux hommes portèrent leurs regards sur le jeune garçon qui s’activait consciencieusement autour du feu. Un de ces regards qu’un père porte sur l’enfant dont il est fier.


Le petit déjeuner fût vite expédié, les chevaux scellés et prêts pour le départ. Le jour n’était pas encore complètement levé quand ils empruntèrent le sentier dégagé qui les mènerait au cœur de la montagne. L’ascension commençait enfin. Mais avec elle, le froid se fit de plus en plus vif. Des bourrasques de vent, violentes, malmenaient les voyageurs et les obligeaient à se recroqueviller sur leurs chevaux pour y faire face. Derrière eux, la vue sur les Plaines Solitaires était imprenable.
Au fur et à mesure qu’ils grimpaient, la végétation disparaissait et laissait place à des amas de roches grises. Le silence autour d’eux était total. Seul le vent émettait des sifflements aigus. Personne n’osait parler. De toute façon, il aurait fallu hurler pour pouvoir espérer se faire entendre. Chacun avait les yeux rivés sur le sentier exigu et se concentrait pour guider son cheval  au mieux. Sur leur droite, un dangereux précipice, dont le fond disparaissait à vue d’œil, leur indiquait la progression de leur montée.
Ernak menait le petit groupe, suivit de près par Ban. Ivar avait préféré garder les arrières.
En fin de matinée, alors qu’ils avaient bien progressé sans rencontrer d’incidents, la neige se mit à tomber en abondance. Le vent faiblit un peu, mais le froid se fit encore plus cruel. Les roches grises cédèrent la place à un paysage de plus en plus blanc et neigeux.
-Y manquait plus que ça, grommela Ivar.
Il ne s’inquiétait pas pour lui. Le froid et la neige ne lui faisaient pas peur. La terre d’Avernor, qui l’avait vu grandir et où vivaient encore ses parents, connaissait un climat identique une bonne partie de l’année. Mais il se faisait du souci pour ses compagnons. La température avait baissé extrêmement vite et ils n’étaient même pas encore parvenus au plus haut de leur ascension. Il jeta un coup d’œil autour de lui. S’ils ne devaient lutter que contre le froid, ils pourraient s’estimer heureux. Mais cette montagne ne lui disait rien de bon. Il y avait quelque chose derrière ces murs blancs. Quelque chose de malsain. Il l’aurait juré !
Ban souffrait cruellement. Malgré sa lourde cape de voyage, il pouvait ressentir les morsures du froid sur sa chair. Il avait beau se concentrer, il ne pouvait s’empêcher de trembler. Ses dents s’entrechoquaient et des frissons le parcourraient de la tête aux pieds. Mais ce qui le préoccupait le plus c’était la douleur lancinante de sa blessure. Rester assis sur son cheval lui coûtait énormément. Il espérait pouvoir tenir jusqu’au bivouac. Il devait tenir jusque là. Il se concentra sur son capitaine devant lui et cala les pas de son cheval sur le sien. Se fixer un objectif, avancer sans réfléchir, c’était la seule façon de passer outre la douleur.
Après des heures d’efforts, sans faire une seule halte, le groupe de compagnons aborda un terrain plus accidenté, avec des pics et des arêtes. La neige recouvrait tout et étouffait le bruit des sabots de leurs chevaux. Ces derniers commençaient d’ailleurs à peiner et à souffler bruyamment, une légère vapeur s’échappait de leurs naseaux humides. Des falaises à pic de centaines de mètres bordaient désormais le chemin et leurs sommets se perdaient dans les nuages de plus en plus bas et menaçants. Une nouvelle tempête de neige se préparait.
Depuis un certain moment, Ban avait la désagréable sensation qu’on les épiait. Il se demandait si ses compagnons éprouvaient le même sentiment ou si c’était seulement la fatigue et le froid qui se jouaient de son imagination. Il se retourna vers Ivar. L’expression du géant confirma ses doutes. Ce dernier avait tiré son épée et scrutait les alentours. D’un signe, il invita Ban à garder le silence. Le gamin ne se sentait pas prêt pour un nouveau combat. Cependant, il se prépara au pire, prêt à donner sa vie pour ses compagnons.
Ernak stoppa brutalement son cheval et se tourna vers Ban et Ivar. Il hocha la tête.
-Maintenant ! Hurla-t-il d’une voix puissante.
Aussitôt, il talonna les flancs de son cheval pour le lancer à pleine vitesse en travers du chemin, suivi de très près par ses deux amis. Il fallait quitter cet endroit, beaucoup trop exigu pour espérer pouvoir se défendre contre d’éventuels attaquants, d’autant plus que la moindre chute signifiait la mort du cavalier, quelques mètres plus bas.
Les chevaux, stimulés par les coups d’éperons et ressentant la peur de leurs cavaliers, se ruèrent sur le sentier à vive allure. Ban serrait les rênes tellement fort que ses mains en devinrent blanches, malgré le froid. Il voyait d’un œil inquiet se rapprocher la falaise sur sa droite. Il était tellement préoccupé à diriger son cheval qu’il ne sentait plus sa blessure, pourtant malmenée.
Le sentier déboucha sur un terrain dégagé et plus plat. C’est alors que des hurlements stridents et déchirants fendirent l’air. Les cavaliers plaquèrent immédiatement leurs mains sur leurs oreilles. Les cris pénétraient leurs esprits et étaient insoutenables.
Les chevaux, pris d’effrois, se cabrèrent et désarçonnèrent leurs cavaliers. Affolés, ils se mirent à fuir désespérément en tous sens. Leurs yeux fous roulaient dans leurs orbites. Un des chevaux se rua vers la falaise et alla s’écraser dans un bruit sourd d’os brisés quelques mètres plus bas.
Ernak tenta vainement, avec l’aide d’Ivar, de calmer les autres chevaux mais peine perdue. La folie s’était emparée d’eux et ils n’avaient plus qu’une seule idée en tête : fuir le plus loin possible ces hurlements inhumains. Ils disparurent dans les montagnes devant le regard affolé du groupe. Avec les chevaux, ils venaient de perdre toutes leurs provisions, nourriture, couchages et matériel, sans compter le surplus d’armes. Leur survie dans cet environnement hostile était subitement remise en question.
Un vent extrêmement violent se leva soudain comme les cris perçant s’accentuaient. Les trois hommes se regroupèrent dos à dos, armes menaçantes. Mais s’ils avaient pu imaginer un seul instant la nature de leur nouvel ennemi, ils auraient trouvé leurs épées et poignards bien insignifiants.





                                                                                                     ***  

Un silence pesant s’installa soudainement dès que les hommes d’Eskam eurent franchi le seuil de l’établissement. Effrayés par leur aspect et sentant le danger à rester près d’eux, la plupart des clients de l’auberge désertèrent leur table pour aller se réfugier au fond de la salle. Une jeune servante, qui venait des cuisines les bras encombrés par de lourds plateaux, poussa un cri en laissant tout choir. Elle regagna l’abri provisoire des cuisines aussi vite. Il est vrai que les nouveaux arrivants avaient de quoi impressionner. Leurs armures noires et légères brillaient d’une lueur sinistre à la flamme des bougies. Mais le plus effrayant étaient leurs visages: des masques conçus dans un métal étrange, de même couleur que les armures, ne laissaient voir que leurs yeux, rouges et féroces. Un métal si fin qu’il épousait parfaitement les contours du visage, jusqu’à faire corps avec son propriétaire. À l’instar d’une seconde peau, ces masques réagissaient aux expressions de leurs porteurs. Ils étaient comme animés d’une vie propre.
 Les guerriers tirèrent en même temps de longs sabres dentelés et firent un premier pas vers le groupe qui n’avait toujours pas bougé. Derrière eux, une bonne dizaine de Vagabonds envahirent à leur tour la salle et se postèrent de part et d’autre de ce qui semblait être leurs chefs. Quelques malheureux clients, sentant l’imminence du combat, tentèrent de fuir. Ils ne franchirent jamais la porte de l’auberge : leurs corps furent transpercés par les lames avides de sang frais et leurs dépouilles jetées un peu plus loin, négligemment.
Les soldats assis à la table voisine de celle de Korphéa, se décidèrent enfin à réagir. Ils dégainèrent leurs larges épées et avancèrent vers eux.
-Au nom du roi, posez vos armes !
Celui qui semblait être le plus gradé avait lancé l’ordre d’une voix qui se voulait ferme. Mais toute sa personne reflétait son manque d’assurance. 
Un des hommes d’Eskam vint à leur rencontre. Son masque s’anima d’un sourire  inhumain et mauvais. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les trois soldats furent désarmés et leurs corps transpercés de toute part. Leurs entrailles encore fumantes se répandirent sur le sol dans un bruit spongieux. L’homme tourna ensuite son « visage » vers le groupe. Il souriait toujours.
Les deux jeunes femmes et Seleth s’étaient levés et avaient chacun empoignés leurs armes. Instinctivement, ils s’étaient placés devant Korphéa, comme pour la protéger. Cette dernière admira leur courage. Elle espérait que les armes qu’elle possédait, bien que différentes, seraient tout aussi efficaces. Mais elle n’avait jamais utilisé la magie offensive. Et les conséquences d’une telle utilisation l’effrayaient un peu. Cela allait lui demander une énergie considérable et le choc en retour n’en serait que plus violent. Elle pria pour en avoir la force.
Elaïne brandissait devant elle la dague que son père lui avait offerte. Elle aurait tout donné alors pour avoir une épée. Sa dague lui paraissait bien dérisoire en effet face aux sabres de ses ennemis. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’elle puisse utiliser ses pouvoirs. Elle était loin d’en connaître la nature et surtout de pouvoir les maîtriser. Elle risquait d’être une menace pour ses amis et pour elle-même. Mais elle était prête à défendre sa vie chèrement.
Maé fulminait. Elle avait en face d’elle les assassins de sa mère et de plus de la moitié de son village. Tout en encochant une flèche dans son arc, elle visa la tête de l’homme qui venait d’abattre froidement les trois soldats. Elle se ferait une joie de lui faire perdre son affreux sourire.
Le temps semblait s’être suspendu. Chacun des deux camps s’observait. Un silence pesant s’installa. Les clients, terrorisés, regardaient la scène, les yeux exorbités. L’aubergiste n’avait pas quitté ses cuisines. Elaïne espérait qu’il était allé prévenir la garde.
-Donnez-nous la fille.
L’ordre provenait de l’homme face à eux. Sa voix, glaciale, était coupante comme une lame. Les lèvres du masque n’avaient pourtant pas remué.
Korphéa repoussa doucement ses défenseurs et s’avança. Les années étaient passées mais n’avait laissé presque aucune trace sur son visage où seules quelques légères rides au coin des yeux indiquaient son âge. Ce soir, face à ses ennemis, toute sa personne dégageait une force et une maîtrise absolue de soi. Son regard bleu acier était plein de détermination.
-Et puis quoi ? Vous allez nous laisser repartir tranquillement ? Je ne sais pas qui vous envoie, mais je sais qui vous êtes, immondes créatures ! Vous ne respectez aucunement la Vie. Soyez maudits !
Sur ces mots, Korphéa se transfigura. Levant les bras au ciel, elle puisa en elle et autour d’elle dans la force de l’Ünd. Son esprit se ferma à tout  bruit extérieur. Son corps fut traversé par une onde invisible à tout ignorant des choses magiques. Elaïne, émerveillée, ne pouvait détacher son regard de cette lumière blanche et pure qu’elle était la seule à voir. L’Ünd se manifestait, puissante et incommensurable.  
Korphéa, d’un mouvement gracieux mais vif, lança alors toute cette force sur ses adversaires. Les chaises et tables volèrent en éclat sous l’impact. Quelques Vagabonds, pas assez rapides pour éviter le champ de force, furent projetés au sol d’où ils ne se relevèrent jamais. Mais des cinq hommes masqués, aucun ne semblaient touché.
-Notre Maître nous a préparé à cette rencontre, Korphéa. Et sa magie dépasse de loin la vôtre.
Le guerrier à la voix glaciale s’approcha, suivit aussitôt par ses hommes. Korphéa était épuisée, à bout de force. Jamais elle n’avait fait appel à autant d’énergie. Pourtant, il fallait qu’elle tente tout pour sauver Elaïne. Même si pour cela elle devait y laisser la vie.
Dans un ultime effort, elle se concentra à nouveau. Avant que l’Ünd ne l’envahisse, elle se tourna vers le petit groupe. Les trois jeunes gens n’avaient pas encore osé intervenir. La magie que déployait Korphéa leur avait donné confiance quant à une possible victoire. Ils attendaient son signal pour attaquer.
-Fuyez! leur ordonna alors leur aînée d’une voix ferme et pressante.
-Mais…commença Elaïne, en s’avançant. Il est hors de question que nous vous abandonnions!
-Fuyez! Vous ne ferez pas le poids! Seleth!
Seleth comprit qu’il devait prendre les choses en main. Le regard de Korphéa avait été assez éloquent quand elle s’était adressée à lui. Il saisit Elaïne par la main et l’entraîna de force dans les grands escaliers menant aux étages, sourd à ses protestations. Maé ne fut pas longue à les suivre. Mais avant, elle laissa sa flèche partir tout droit entre les deux yeux de cet homme au sourire sinistre. Ce dernier leva son sabre et avec une rapidité surprenante, dévia sa trajectoire. La flèche alla se ficher dans une poutre un peu plus loin. Maé jura entre ses dents et s’élança à la suite de ses amis.
-Rattrapez-les, ordonna-t-il aussitôt.
Une dizaine d’hommes se lancèrent à leur suite dans les escaliers. Korphéa se retrouva seule face aux deux guerriers masqués restants. L’Ünd avait à nouveau afflué mais la Théurgienne se sentait extrêmement lasse. Les deux masques se mirent à sourire en avançant sur elle.





Les trois jeunes gens couraient à en perdre haleine dans le long couloir qui semblait ne pas avoir de fin. Leurs ombres longilignes se reflétaient sur les murs où seuls quelques chandeliers muraux avaient été allumés. Ils passèrent ainsi devant plusieurs portes qui étaient toutes verrouillées, réduisant de ce fait leurs chances d’échapper à leurs poursuivants.
-Où nous conduis-tu, s’enquit Elaïne tout en courant derrière son frère. Tu penses qu’il y a une autre issue ?
-Je n’en sais rien, lança Seleth, qui commençait à réellement s’inquiéter de ne pas pouvoir sortir du bâtiment, il faudrait qu’on puisse accéder aux toits, je ne vois que ça.
-Ici, annonça Maé, qui venait d’ouvrir une porte donnant sur une sorte de remise poussiéreuse, on dirait qu’il y a une trappe!
Seleth et Elaïne s’engouffrèrent dans la pièce sombre en attrapant au passage un chandelier. La trappe était bien là, juste assez large pour laisser passer un homme. Ils se mirent immédiatement à la recherche d’une échelle pour l’atteindre.
-Ils arrivent ! cria Maé qui était resté sur le pas de la porte. Elle encocha une flèche, puis une autre, chacune atteignant sa cible. Deux Vagabonds s’effondrèrent, mortellement atteints.
-J’ai trouvé l’échelle!
 Elaïne s’empressa de redresser le vieil objet en bois et l’appuya contre le mur, près de la trappe.
Maé avait refermé la porte derrière elle et tiré le verrou. Elle se dirigea ensuite vers un vieux buffet, qu’elle tenta de placer devant la porte.
-Aide moi, Seleth!
A eux deux, ils tirèrent le meuble et bloquèrent l’entrée. Elaïne s’était déjà engagée sur les barreaux, grimpant aussi vite qu’elle le pouvait. Elle tira la chaînette qui retenait la trappe et repoussa celle-ci, découvrant un ciel sombre et bas. Une pluie violente lui fouetta le visage. Elle jeta un rapide coup d’œil aux alentours puis se hissa totalement sur les tuiles grises et glissantes.
-C’est bon, venez, souffla-t-elle.
Dans le couloir, leurs poursuivants s’acharnaient sur la porte. Meuble ou pas, ils ne tarderaient pas à passer.
Maé, puis Seleth, grimpèrent à leur tour sur l’échelle. Le jeune homme avait à peine posé son pied sur le toit qu’un craquement terrible se fit entendre dans la pièce en dessous. La porte et le meuble venaient de céder.
Maé ne perdit pas de temps. Elle encocha une flèche et visa.
-Et de trois, dit-elle, satisfaite.
Ils refermèrent précipitamment la trappe mais n’avait aucun moyen de la bloquer. De plus, l’échelle était restée dans la pièce.
Elaïne réagit aussi vite en apercevant l’énorme conduit de cheminée juste à côté de la trappe. Elle l’avait déjà fait, elle pourrait le refaire. Ils n’avaient pas d’autres choix de toute façon.
-Reculez, prévint-elle.
Les deux jeunes gens relâchèrent la pression qu’ils exerçaient sur la trappe et obéirent.
Elaïne se concentra, fermant son esprit à tout ce qui n’était pas la cheminée et aussitôt, elle la sentie. L’Ünd affluait en elle, la traversait. Elle ressentit quelques légers frissons, son sang battait ses tempes et une douce chaleur l’envahie.
Au moment où la trappe s’ouvrait pour laisser passer leurs poursuivants, la cheminée s’effondra dans un fracas de pierres et de poussière.
Seleth et Maé la félicitèrent chaleureusement. Elaïne se sentait bien, le choc en retour avait été minime. De plus, pour la première fois, elle avait contrôlé son pouvoir et ce dernier venait peut-être de leur sauver la vie.
-Ne traînons pas ici, dit cependant Seleth. Les pierres les retiendront un certain temps, mais ils ne vont pas tarder à nous envoyer un autre comité d’accueil pour nous cueillir en bas.
-Nous sommes au dessus des écuries, lança Maé, qui s’était penchée discrètement au dessus de la rue. Et deux hommes en gardent l’entrée.
Seleth avisa une gouttière sur sa droite.
-Nous descendrons par là, dit-il en la désignant. Maé…
Maé hocha la tête. Elle encocha à nouveau une, puis deux flèches, et en silence, les deux hommes s’effondrèrent. Ils n’avaient même pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait.
Seleth se laissa glisser le long de la gouttière trempée. Arrivé en bas, il tira son couteau et fit signe aux deux jeunes femmes de descendre.
Déjà, le bruit des pas de dizaine d’hommes se faisait entendre. Ne pouvant les atteindre par le toit et se doutant de leur projet, leurs poursuivants étaient redescendus et s’apprêtaient à les rejoindre à l’extérieur.
-Plus vite! lança Seleth, nerveusement.
Maé, puis enfin Elaïne le rejoignirent. Ils se précipitèrent dans les écuries. Les chevaux hennirent et se cabrèrent, affolés par l’intrusion brutale de ces étrangers.
-Prenez chacune un cheval!
Le grand chien noir avait reconnu Elaïne, il se  redressa en aboyant joyeusement. La jeune femme courut vers lui et le détacha. En un instant, elle pénétra son esprit.
°Danger, fuis.
Le chien changea aussitôt de comportement. Il se mit à gronder et ses poils se hérissèrent de colère.
Elaïne attrapa une selle au hasard et enfourcha un grand cheval bai. Elle calma aussitôt l’animal par des paroles rassurantes.
Seleth et Maé étaient déjà prêts. Mais trop tard. Une dizaine de Vagabonds et trois hommes masqués se tenaient devant l’entrée de l’écurie, rendant toute fuite impossible. Ils étaient pris au piège.
Contre toute attente, le grand chien noir surgit de l’ombre et bondit sur un des Vagabonds, lui déchirant le visage de ses crocs acérés. Ce dernier hurla de douleur, mais ne put se défendre.
Profitant de cette diversion inattendue, les trois jeunes gens talonnèrent leurs chevaux et foncèrent droit sur leurs ennemis.
-Nous ne passerons pas, se dit Elaïne en apercevant les longs sabres dentelés que les guerriers venaient de brandir au dessus d’eux.
Loin d’avoir été perturbés par l’attaque du grand chien, les trois hommes se tenaient prêts à les recevoir.
De son côté, le chien allait bondir sur une deuxième victime. Mais il n’allait pas tenir face au nombre de ses adversaires. Les Vagabonds avaient tiré leurs épées et le tenaient en respect, au bout de leurs pointes. Il allait se faire massacrer.
-Maé! cria Elaïne en prenant conscience du danger que courrait son nouvel ami.
Mais Maé avait déjà anticipé. Lâchant les rênes de sa monture, elle tira flèche sur flèche, abattant sans pitié les hommes menaçant le grand chien noir.
Au moment où l’impact, sûrement mortel, allait avoir lieu, une silhouette vêtue d’une longue cape apparue à l’extérieur. Elaïne vit l’onde magique traverser le rang de leurs ennemis pour aller s’abattre sur les hommes d’Eskam. Elle soupira. Korphéa était en vie!
Ces derniers lâchèrent leurs armes, tombèrent à genoux et se mirent à hurler en portant leurs mains sur leurs masques.
Les trois jeunes gens, emportés par leur élan, fondirent sur les Vagabonds, trop surpris par la réaction de leurs chefs pour réagir à temps. Trois d’entre eux moururent piétinés par les sabots des chevaux lancés au galop.
A l’extérieur, Korphéa les attendait. Elle avait l’air épuisée, vieillie aussi. Seleth stoppa son cheval et se penchant, l’attrapa par la taille.
Le groupe, au complet, s’enfuit vers les montagnes, suivi du grand chien noir.





Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 28 juillet 2008
                                                                                                  ***

Les hurlements du chien se faisaient de plus en plus distincts depuis qu’ils avaient quitté le village. Ils avaient emprunté la seule route qui menait vers l’ouest et avaient l’intention, malgré les dangers, d’emprunter la Passe de Tyrasün. Elle était réputée difficile d’accès et dangereuse, mais ils ne pouvaient se permettre de perdre plusieurs jours en contournant les Monts Camanéens. Si tout se passait bien, ce qu’ils espéraient plus que tout, ils seraient de l’autre côté dans quatre jours. Ensuite, ils traverseraient les Plaines Solitaires du Royaume de Ganaor et arriveraient à Asün’oa en une semaine.
Seleth ouvrait la marche. Il scrutait les environs aussi loin que son regard le lui permettait, prêt à donner l’alerte si le moindre danger survenait. Le voyage s’annonçait pénible et éprouvant, d’autant plus qu’ils n’avaient pas de chevaux. Il fallait qu’ils remédient à ce problème au plus vite, car bien que lui et sa sœur soient habitués à marcher, jamais ils n’avaient été aussi loin et la distance à parcourir cette fois n’avait rien à voir avec leurs escapades en forêt.
Derrière lui venait sa sœur, Korphéa et Maé. Le petit groupe n’était pas très chargé. Les sacs ne contenaient que le strict nécessaire : un ou deux vêtements plus chauds pour la traversée du col, quelques ustensiles de cuisine, et de la nourriture. Enfin, le peu qu’ils avaient pu récupérer après le passage des guerriers. Seleth avait également pensé à prendre un peu d’argent. Bien dissimulé derrière une pierre du vieux puits de son père, il avait échappé au pillage. Ce n’était pas une grosse fortune mais il espérait que ça serait suffisant.
Ils devraient faire halte dans la prochaine ville, s’ils souhaitaient poursuivre leur voyage. Ne serait-ce que pour la nourriture. Et Seleth espérait pouvoir, par la même occasion, se procurer des chevaux.
Il avait vraiment hâte aussi que Korphéa se décide enfin à leur raconter ce qui se passait. Pour l’instant, elle restait silencieuse et personne n’avait osé lui poser la moindre question. Il décida de lui demander des explications ce soir, quand ils feraient leur première halte, si elle ne prenait pas l’initiative d’elle-même d’ici là. Il voulait bien fuir, car pour lui, cela ressemblait fort à une fuite ! Mais il voulait comprendre surtout pourquoi sa sœur était en danger. Comment la protéger au mieux sinon ?
Elaïne s’arrêta soudain, surprenant tout le monde.
-Il faut aller aider ce chien. Il est là, juste derrière ces arbres, dit-elle en désignant l’orée de la forêt d’Elastryle.
Sa voix était suppliante. Et en effet, les hurlements semblaient vraiment très proches.
-Que veux-tu que nous fassions pour lui de toute façon ?
Maé ne comprenait pas le soudain intérêt de son amie pour un chien errant.
-Tu…ressens son appel, n’est-ce pas ?
 Korphéa regardait Elaïne avec des yeux remplis d’émotions. Les pouvoirs de sa protégée grandissaient apparemment à une vitesse impressionnante. Mais elle ne pouvait pas s’en réjouir totalement car cela avait une signification bien plus grave.
Elaïne hocha simplement la tête.
-Il a besoin de nous.
Seleth, qui commençait à ne plus s’étonner du comportement étrange de sa sœur, était prêt à la suivre. Il se doutait que tous ces phénomènes devaient être liés d’une façon ou d’une autre à tout ce qui se passait depuis ce matin. Sa sœur développait des pouvoirs que seule Korphéa semblait comprendre.
-Nous te suivons Elaïne, décida la Sage.
Tout le petit groupe suivit donc la jeune femme qui se dirigeait, guidée par les hurlements, vers le sous-bois. Il ne leur fallut pas longtemps pour retrouver l’animal. C’était un grand chien noir. Un des chiens de chasse du village. Elaïne était sûre de l’avoir déjà vu. Il avait une touffe de poils blanche sur son poitrail musclé et une de ses pattes était blanche également. Il ne devait pas avoir plus d’un an si c’était bien le chien auquel elle pensait. Il avait l’air terrorisé et à la vue du groupe d’humain, il recula en montrant les crocs.
Elaïne tendit la main vers lui et s’approcha doucement, évitant le moindre geste brusque pour ne pas effrayer davantage l’animal apeuré.
Seleth voulut la retenir, le chien semblant prêt à attaquer, mais la main de Korphéa sur son bras l’empêcha d’agir.
-Ne bouge pas, lui murmura-t-elle. Elle sait ce qu’elle fait.
Maé, le cœur battant, avait tiré son couteau de chasse de son fourreau et ne lâchait pas des yeux le chien noir. Elle était prête à intervenir si les choses tournaient mal.
°Approche, nous ne te voulons aucun mal.
Elaïne avait planté son regard dans celui de l’animal et lui parlait sans prononcer aucun mot, juste en y pensant. Elle voulait l’apaiser, le rassurer et les mots avaient fusé tout naturellement, simples. Le chien parut d’abord surpris de comprendre cette humaine et son premier geste fut de reculer davantage en grognant et en hérissant ses poils. Mais devant l’insistance de la jeune femme qui répétait inlassablement ces mots apaisants, il parut hésiter. Il cessa de grogner et, avec méfiance, commença à avancer vers elle. Ses yeux passaient de la jeune femme à ses compagnons. La queue entre les pattes et le ventre touchant presque le sol, il était prêt à déguerpir au moindre geste suspect. Il renifla la main tendue d’Elaïne, surveillant toujours du coin de l’œil le petit groupe, et parut se calmer. Elle osa aller plus loin en tentant une caresse sur la tête noire de l’animal.
°Sois tranquille, tu ne crains plus rien, nous allons nous occuper de toi.
Ces quelques mots suffirent pour que l’animal accepte la caresse et c’est avec un énorme sourire au lèvre qu’Elaïne se tourna vers ses amis.
-Il n’est pas dangereux, seulement bouleversé par les événements. Il a perdu tous ses repères.
Seleth contemplait sa sœur, perplexe. Ce matin encore, elle paraissait subir ses nouveaux pouvoirs. Et là, elle semblait maître d’elle-même. L’évolution était étonnante.
Elaïne s’accroupit au côté de l’animal et désigna d’un geste ses compagnons.
°Amis.
Le chien se mit à aboyer. Il se sentait désormais en sécurité. Il se dirigea la queue frétillante vers chacun des membres du groupe et les renifla. Tout d’abord hésitant, ces derniers ne purent finalement résister à ce chien qui leur témoignait de l’affection.
-Il faudra que nous ayons une grande discussion ce soir. Tu devrais trouver cela intéressant, lança Korphéa en s’approchant d’Elaïne.
-Et il faudrait trouver un nom à ce chien ! lança Seleth, d’un ton faussement contrarié.
Les trois femmes se tournèrent vers lui. Le pauvre Seleth ne savait apparemment plus comment se débarrasser du chien. Ce dernier, debout sur ses deux pattes arrière, s’était jeté sur lui et tentait par tous les moyens de lécher le visage de son nouvel ami. Cette scène inattendue eut pour effet de déclancher un fou rire général. Fou rire qui finalement gagna aussi Seleth. Il cessa de lutter et laissa faire le chien qui s’en donna à cœur joie.
Ce petit moment innocent et joyeux soulagea les tensions qui s’étaient accumulées depuis le matin. Il fut comme un baume apaisant sur leurs émotions mises à rudes épreuves. Mais la réalité cruelle les rattrapa bien vite, bien trop vite.
-Qu’est ce que c’est ?
La voix de Maé était inquiète. Tous les regards suivirent son doigt pointé vers le ciel. Aussitôt, les rires cessèrent et les visages se figèrent.
-Des charognards, répondit Seleth en scrutant le ciel au dessus de lui. Et leur repas n’est pas très loin apparemment.
-Ce chien n’était pas là par hasard. Il voulait nous prévenir de quelque chose de terrible…oh non !
Elaïne porta ses mains devant sa bouche. Korphéa affichait la même horreur. Son visage s’était décomposé en même temps qu’elle comprenait. Chacun venait de faire le rapprochement. Un nouveau et terrible drame les attendaient.
-Je vais voir de quoi il retourne. Ce n’est peut-être pas ce que nous imaginons.
Seleth n’était pas convaincu lui-même par ce qu’il venait de dire. Mais quelqu’un devait confirmer le pire.
-Je t’accompagne.
Maé s’avança vers lui, courageuse et fière. Il voulut d’abord protester, mais finalement, capitula. Il ne savait pas ce qu’ils allaient trouver là-bas.
Korphéa accepta non sans crainte leur décision. Elle resterait à l’abri, ici, avec Elaïne et leur nouveau compagnon. Elle comptait sur la discrétion et la prudence des jeunes gens.
Elaïne commença à protester. Pourquoi son frère et son amie prendraient tous les risques ? Avec la nouvelle force qu’elle sentait croître en elle, elle serait utile en cas de problèmes!
La Sage n’eut pas trop de ses talents d’habile négociatrice pour convaincre la jeune femme de l’inutilité d’une telle décision. Il ne devait plus y avoir de danger. Si les charognards étaient là, cela signifiait que les combats, s’il y en avait eu, étaient terminés. Ils ne trouveraient là-bas, hélas, que morts et destruction.
Seleth et Maé s’enfoncèrent donc d’un pas rapide dans les sous bois en suivant la direction des oiseaux mangeurs de chairs. Tous deux étant d’habiles chasseurs, ils avançaient sans faire de bruit, et se fondaient dans la végétation.
Le moment était certes mal choisi, mais Seleth ne pouvait s’empêcher d’admirer la souplesse et l’agilité presque féline de Maé. Elle dégageait un charme indéniable.
Il fut bien vite tiré de sa rêverie quand la jeune femme stoppa net sa course. Ils venaient de déboucher sur une petite clairière et l’odeur acre des chairs en décomposition les assaillit. Leur arrivée brutale surprit des dizaines de charognards qui s’envolèrent avec des cris sinistres. Ils ne devraient jamais oublier la scène d’horreur qui s’étalait devant eux. La clairière était jonchée de corps enchevêtrés, tous plus mutilés les uns que les autres. La plupart n’avaient plus de visages et le trou béant qui les remplaçait grouillait de vers et autres insectes friands de ce genre de nourriture. Les chairs avaient été arrachées, les membres détachés de leurs propriétaires. Le spectacle était si insoutenable que les deux jeunes gens ne pouvaient même plus arracher leurs regards de ces atrocités. Parmi les victimes, ils distinguèrent des enfants, des femmes…leur village…
-Quels monstres peuvent commettre de telles horreurs ? Comment est-ce possible, Seleth, comment ?
Maé, choquée, ne pouvait s’empêcher de détailler chaque corps. Une telle violence dépassait son entendement. Soudain, elle réalisa que c’était bien réel et éclata en sanglots. Elle se jeta dans les bras de Seleth qui mit un certain temps à réagir. Il enveloppa enfin la jeune femme de ses bras et pendant une seconde, faillit lui aussi se laissait aller. Mais il tint bon. Il ravala ses larmes, ses peurs et ne laissa échapper que sa colère. Une colère et une envie de vengeance qu’il puisait au plus profond de lui-même et dont il se servirait pour anéantir ces monstres ! 
C’est le cœur lourd et le regard triste qu’ils retournèrent vers leurs compagnons. Aucun mot ne put décrire l’horreur de ce qu’ils venaient de voir. Et c’est donc en silence qu’ils se jetèrent dans les bras des deux femmes qui les attendaient, angoissées. Ces dernières comprirent d’un seul regard que l’espoir de retrouver des survivants était désormais anéanti.
Le petit groupe reprit la route vers les montagnes, laissant derrière eux toute une vie à jamais détruite. Leur seul espoir était désormais de faire en sorte que ce genre d’ignominie ne se reproduise plus. Et pour cela, ils devaient connaître l’instigateur de toutes ces horreurs.
Elaïne, que le grand chien noir ne quittait plus, ne pouvait s’empêcher de se sentir coupable. Ses pouvoirs s’étaient déclenchés au moment où le village avait été attaqué. Elle était persuadée que cela avait un lien. Et au fond d’elle, elle se disait que si elle avait été présente au moment du drame, alors peut être que les choses se seraient passées différemment. Elle aurait peut être pu empêcher tout ça.
Elle regarda avec tristesse les seuls parents et amis qui lui restait. Ils étaient tous accablés par le chagrin. Elle sentit alors quelque chose d’humide et de râpeux sur sa main. En baissant les yeux, elle vit le grand chien noir qui tentait d’attirer son attention. Elle sourit et lui caressa la tête. Il avait raison, elle ne devait pas se laisser abattre. Ils étaient encore en vie et tous ces crimes ne resteraient pas impunis. Elle se sentit alors pleine d’une force nouvelle. Elle avait réussi à transformer son chagrin en un désir puissant de rendre la justice. Et elle savait que ce désir dépasserait toutes ses peines.

Le crépuscule tombait quand ils furent en vue des portes de la ville d’Ingaelys. Ils avaient marché sans presque s’arrêter depuis le matin et la fatigue commençait à se faire sentir. Au fur et à mesure qu’ils s’étaient éloignés de leur village, le paysage avait changé. Au lieu et place des grandes forêts qu’ils affectionnaient tant, s’étendait une terre de plus en plus dénuée de végétation. L’humidité glaciale s’insinuait sous les vêtements des voyageurs et des nappes de brouillard épaisses commençaient à faire leurs apparitions un peu partout. Elaïne frissonna en resserrant sa cape autour d’elle. Ce paysage de roches grises l’oppressait et la rendait nerveuse. Les troncs, des quelques rares arbres qui poussaient ici, étaient torturés. Comme s’ils luttaient douloureusement pour leurs survies. Il émanait quelque chose de ces arbres qui donnait au paysage une impression de lassitude et de tristesse. Un vent glacial se mit soudain à souffler, et des nuages épais s’amoncelèrent à l’horizon. La pluie n’allait plus tarder. Chacun pressa le pas pour rejoindre l’abri rassurant de la cité devant eux. Les lits et le repas chaud qui les attendaient leur firent oublier pour quelques instants leur fatigue.
La ville était située à une demi journée de marche des Monts Camanéens. C’était donc une ville où il y avait beaucoup de passages puisqu’elle était le dernier lieu habité où l’on pouvait se ravitailler avant la traversée. Le groupe franchit les hautes portes de bois des remparts sans encombre. Seuls deux soldats bien armés les saluèrent en les dévisageant. Il n’y avait pas à s’acquitter de droit de passage ici. De toute façon, les nombreux commerçants de la cité se chargeaient très bien de vous vider les poches sans cela! Ils remontèrent donc la rue principale qui malgré l’heure peu avancée commençait pourtant déjà à se vider. Chacun était pressé de retrouver la chaleur de son foyer après une journée de dur labeur. Et le froid qui s’installait avec la nuit décourageait les plus vaillants à flâner.
La ville, de taille moyenne, était entièrement construite en pierre. Une pierre grise que l’on avait tirée des carrières environnantes. Les maisons, collées les unes aux autres, possédaient toutes un étage. Et chacune pouvait se glorifier d’une magnifique boutique en son rez-de-chaussée. Seuls les balcons en bois, supportés par des consoles, apportaient un peu de chaleur à ces constructions austères. La ville dégageait une atmosphère froide et humide qui contrastait avec la luminosité des vitrines.   
 Et en effet, la particularité d’Ingaelys était l’ingéniosité et l’imagination débordante dont faisait preuve les commerçants pour attirer les clients. La concurrence étant rude, on voyait fleurir sur chaque boutique des offres plus alléchantes les unes que les autres. Qui un bain de pied offert dans la boutique des savons et senteurs. Qui des œufs de créatures légendaires pour l’achat de fromages et autres mets.
Elaïne, Seleth et Maé, qui mettaient les pieds pour la première fois dans cette ville, ne savaient plus où donner de la tête : ferronniers, cordonniers, verriers, potiers, tonneliers, barbiers, armuriers…on trouvait de tout à Ingaelys, même ce dont on n’avait pas besoin ! Ils suivaient Korphéa, qui les menait vers une auberge où ils pourraient trouver des chambres pour la nuit, mais se seraient bien arrêtés devant chaque boutique pour contempler les merveilles qu’on y vendait.
Toutes les devantures rivalisaient de luminosité, ce qui devait revenir très cher à leurs propriétaires! Mais cela avait l’air de fonctionner, constata Elaïne. Dans chaque boutique, en effet, il devait y avoir au moins deux ou trois clients…
Ils débouchèrent sur une petite place entièrement pavée où quelques bancs en bois entouraient une fontaine centrale. Ici, les maisons devaient appartenir à quelques notables huppés si on en jugeait par leurs tailles. Beaucoup plus massives, elles n’avaient pas de boutique au rez-de-chaussée. Elaïne regrettait l’absence de fleurs et d’arbres. Grâce à eux, la ville aurait presque pu être belle.
Ils empruntèrent ensuite une rue sur leur droite, beaucoup moins éclairée que la rue principale, mais toujours pavée et propre. La ville dépensait des fortunes pour garder une hygiène irréprochable, du moins en surface, et chaque matin, des hommes ramassaient les immondices et les ordures. C’était une extravagance du gouverneur qui était connue dans tout le royaume.
 Korphéa, qui connaissait la ville pour y être déjà venue, les dirigeait vers l’auberge de Maître Güber, réputée pour ses mets savoureux et surtout pour ses prix attractifs. La clientèle n’y était pas toujours correcte, mais pour une nuit, ils s’en accommoderaient.   
L’auberge était un bâtiment de belle taille, composé d’un corps principal et de deux ailes dont l’une servait d’écuries. Comme toutes les constructions de la ville, elle ne dépassait pas un étage.
Quand ils poussèrent la porte de l’auberge, une douce chaleur les accueillit, suivit aussitôt par un fumet de viande rôtie des plus appétissant provenant des cuisines et qui leur rappela qu’ils n’avaient pas fait un vrai repas depuis le matin.
Un homme d’une cinquantaine d’années se précipita à leur rencontre en leur souhaitant la bienvenue. Il avait un visage jovial où perçaient deux petits yeux noirs plein de malice. Il était de petite taille et rondouillard.
-Bonsoir Monsieur. Madame. Mesdemoiselles, dit-il avec un hochement de tête pour chacun. Son sourire laissait apparaître de belles dents blanches. Il prit alors la main de Korphéa, qu’il embrassa en s’accompagnant d’une belle révérence et en fit de même avec Maé et Elaïne qui furent légèrement embarrassées par autant d’attention. Le petit homme exerçait son rôle de maître des lieux à la perfection.
-Bonsoir, nous désirons nous restaurer et prendre trois chambres pour la nuit. Et si vous avez des restes pour le chien qui nous accompagne…
Korphéa avait l’air dans son élément. Et c’est sur le même ton affable qu’elle avait répondu à l’aubergiste. 
-Bien sûr, je vais pouvoir vous trouver tout cela. Si vous voulez bien me suivre. Par contre, je suis navré, mais le chien, là, devra rester dehors. Un de mes employés le conduira aux écuries qui jouxtent l’auberge. On lui apportera eau et nourriture, ne vous inquiétez pas, rajouta-il devant le regard inquiet d’Elaïne.
 Il lança alors un sifflement aigu et aussitôt, un jeune garçon malingre apparu. L’aubergiste lui désigna le grand chien noir. Le jeune garçon, peu rassuré par la taille imposante du molosse, tendit la main pour attraper la corde qui servait de laisse. Mais le chien recula et se mit à grogner en montrant au gamin, soudain très rouge, des crocs magnifiquement aiguisés. L’aubergiste avait perdu son beau sourire et regardait les voyageurs d’un air mécontent.
-Si votre chien est sauvage, je crains que vous ne puissiez pas rester ici cette nuit. Je ne veux pas d’esclandre dans les écuries !
Voyant que les choses tournaient mal, Elaïne intervint. Elle s’accroupit devant le grand chien et lui caressa doucement la tête, son regard planté dans le sien. Aussitôt, le chien s’apaisa et s’assit.
-Vous pouvez l’emmener. Il ne vous créera pas d’ennuis, dit-elle en se retournant vers l’aubergiste.
Celui-ci ne sut que répondre devant le sourire énigmatique de la jeune femme. Il haussa les épaules et les conduisit alors à travers la grande salle vers l’imposante cheminée qui prenait presque tout le mur de droite. La majorité des tables en bois étaient occupées par des voyageurs de tout horizon. Les conversations allaient bon train et parfois, l’alcool aidant, quelques éclats de voix naissaient. Mais ils étaient très vite apaisés par les jeunes servantes qui s’empressaient de remplir les chopes vides, à la plus grande satisfaction des clients.
Seleth, qui fermait la marche, commençait à sentir ses sangs s’échauffer devant les regards déplacés dont étaient l’objet sa sœur et Maé. Ces hommes, pour la plupart à moitié saouls, les détaillaient de la tête au pied d’une façon qui ne lui plaisait pas du tout.
Il les dévisagea d’un air mauvais en serrant les dents et en posant sa main sur la poignée de son couteau, accroché à sa ceinture. Si un seul se permettait un geste ou une réflexion, il s’empresserait de le remettre à sa place!
Le petit homme s’arrêta devant une des rares tables vides et s’inclina devant Korphéa.
-Installez-vous confortablement, dit-il en désignant la table. Est-ce que ces messieurs dames prendront du vin ? J’en ai reçu un particulièrement savoureux ce matin en provenance directe des caves de la reine Saïla. Vous savez que le royaume de Sarghar est réputé pour ses vignes. Elles donnent le meilleur vin qui soit dans toutes les terres d’Astarya et…
-Oui, merci, coupa Korphéa en souriant. Nous prendrons un pichet de cet excellent vin, nous vous faisons confiance. Et donnez nous également de ce plat qui sent si bon !
L’aubergiste, un peu vexé de ne pas avoir pu davantage parler des trésors qu’il avait en cuisine, sourit tout de même devant le compliment. Enfin quelqu’un qui reconnaissait ses talents de cuisinier! Cela lui changeait des clients habituels qui ne pensaient qu’à se remplir la panse!
Il partit donc en trottinant vers les cuisines, laissant le petit groupe s’installer.
-Je comprends pourquoi cette table était disponible, dit Maé en retirant sa cape. Il fait une chaleur épouvantable !
En effet la table, bien que pratique car un peu à l’écart et donnant ainsi une vue de l’ensemble de la salle, était installée près de l’énorme cheminée. Et la chaleur les enveloppa bien vite. Non loin d’eux se dressait un grand escalier du même bois de chêne que le plancher de la salle et qui conduisait aux chambres. Plusieurs grosses bougies posées sur les tables ou sur les chandeliers muraux fournissaient une lumière que seule la cheminée n’aurait pu dispenser.
Elaïne retira également sa lourde cape de voyage, laissant apparaître en dessous une chemise blanche et légèrement entrouverte. Elle releva ses cheveux qu’elle noua en un chignon afin de dégager sa nuque. Pour la première fois depuis ce matin, elle pouvait souffler un peu. Elle savait qu’elle devait profiter de ce dernier instant de tranquillité. Demain, dans les montagnes, les choses seraient bien différentes.
Seleth était rouge, mais cela n’avait rien à voir avec la chaleur de l’âtre. Sa vision, troublée par la colère, était comme obscurcie. A la table voisine, trois hommes ne lâchaient pas des yeux sa sœur et leurs propos salaces ne faisaient aucun doute.
Voyant l’état de son frère, Elaïne posa sa main sur son bras, d’un geste apaisant.
-Ne fais pas attention à eux. Le vin leur tourne la tête. S’il te plaît, ne leur cherche pas d’ennuis. Profitons de ce moment.
La voix d’Elaïne était douce et calme. Mais Seleth n’entendait déjà plus rien.
-Seleth, ne commet pas une erreur que tu pourrais regretter. Ces hommes ne sont pas de simples paysans. Ce sont des soldats de l’armée du roi Falmyr. Ils sont entraînés à tuer. Pas toi !
La voix pourtant sourde de Korphéa avait claqué aux oreilles de Seleth comme un coup de fouet. Le jeune homme sembla revenir à lui. C’est seulement alors qu’il vit les longues et massives épées et les cottes de mailles légères sous les tuniques.
Il se tourna vers Korphéa pour protester malgré tout mais l’expression inquiète de cette dernière lui ôta toute velléité d’objection. En suivant son regard, dirigé vers la porte d’entrée qui venait de s’ouvrir, il les vit aussitôt. Les Hommes d’Eskäm, que tous croyaient anéantis depuis fort longtemps, ne mirent pas plus longtemps à les repérer.
Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 13 juillet 2008

                                   ***

 

Maerc avait de plus en plus de mal à supporter l’odeur trop forte que dégageait son Gourken. Mais au vu de la distance déjà parcourue par lui et ses hommes, il ne regrettait pas de les avoir pris à la place des chevaux. Il avait quitté le château de son père trois jours plus tôt en longeant la côte, évitant ainsi la traversée difficile de la forêt du Nord et surtout les Grands Lacs de Myrsaya, réputés pour leurs marais infranchissables. Ils étaient tous épuisés, ayant chevauchés de jour comme de nuit et ne s’arrêtant que brièvement pour manger et faire boire les bêtes. Ils avaient dormi à même leurs montures, ne prenant de ce fait que très peu de repos. Mais c’était le prix à payer pour rattraper le groupe de fuyards.

C’est aux pieds des Monts Camanéens que Maerc avait enfin donné l’ordre de faire une halte et d’installer le campement. Demain, ils s’aventureraient dans ces montagnes dangereuses et ils avaient besoin pour cela de reprendre des forces.  

Maerc sauta de sa monture d’un geste souple et assuré, et tendit les rênes à l’homme qui se pressait à sa rencontre. Il se dirigea ensuite prestement vers ses hommes, déjà en train d’installer les tentes. Il ne pût réprimer une moue de dégoût en pensant qu’il avait passé trois jours assis sur le dos de cette créature. Plus grandes qu’un cheval, avec des pattes énormes surmontées de griffes acérées, elles avaient des yeux étincelants de férocité qui contrastaient avec leur fourrure épaisse d’un noir de jais. De leurs gueules démesurées dépassaient  deux longs crocs prêts à déchirer les chairs.

Mais malgré la méfiance et le dégoût qu’elles lui inspiraient, il devait bien avouer qu’elles étaient très efficaces : endurantes, elles pouvaient parcourir de très longues distances sans éprouver ni fatigue ni douleur. Certes, elles étaient bien moins dociles que des chevaux, habitués depuis très longtemps à obéir aux hommes. Mais elles gagnaient en efficacité ce qu’elles perdaient en discipline, et dans le cas présent, c’est ce qui importait le plus. 

Ces créatures hideuses et contre nature étaient l’œuvre de son père. Il avait récupéré le premier couple de ce spécimen dans les sombres geôles d’Asün’oa. Aujourd’hui, il en avait un troupeau entier !

Maerc jeta un coup d’œil autour de lui et fut satisfait de voir que tous ses hommes s’activaient. Il en avait choisi une dizaine parmi tous les hommes de son père. Cela serait suffisant pour le projet qu’il avait échafaudé. Il y en avait certains qu’il connaissait bien pour s’être très souvent entraîné avec eux et d’autres qu’on lui avait conseillés pour leurs bravoures et leurs fidélités à sa famille.

Il se dirigea vers sa propre tente, que ses hommes avaient montée en priorité, et s’y engouffra. La chaleur qui y régnait déjà le surpris après la fraîcheur de l’extérieur. Un feu avait été allumé au centre de la tente et la fumée était évacuée par une petite ouverture dans la toile prévue à cet effet. On avait même mis de l’eau à bouillir afin qu’il puisse se laver, ce qu’il s’empressa de faire, trop heureux de pouvoir enfin se débarrasser de l’odeur infecte de ces créatures. Il retira donc son armure légère puis sa chemise de lin. De nombreuses blessures depuis longtemps cicatrisées apparurent sur son torse finement musclé. Il commençait à se savonner quand des bruits éclatèrent à l’extérieur. Puis une voix puissante se fit entendre de l’autre côté de la peau qui faisait office de porte.

-Mon seigneur, excusez moi de vous déranger, mais les hommes vous ont apporté une surprise.

Etonné, Maerc lui intima cependant l’ordre d’entrer.

Un homme d’une quarantaine d’années aux cheveux déjà grisonnant, souleva alors la lourde peau et entra, traînant par les cheveux une jeune fille apeurée et en larmes.

-C’est pour vous, dit l’homme en poussant la jeune fille devant lui. On est allé la chercher dans un village voisin qu’on avait repéré. On s’est dit que ça vous f’rait plaisir…un peu de compagnie.

L’homme, qui arborait un grand sourire en entrant, déchanta très vite à la vue de son maître. Ce dernier n’avait effectivement pas l’air d’apprécier la surprise. Son visage était figé, sans expression et son regard brillait d’une colère mauvaise. Un silence très lourd s’installa. Seuls les sanglots étouffés de la pauvre fille venait le perturber. Le soldat se sentit alors très mal à l’aise face à ce maître si imprévisible. N’importe quel homme aurait été content de pouvoir s’amuser avec cette bougresse ! En plus, ils avaient fait en sorte d’en choisir une assez mignonne, sachant que leur maître était assez difficile en la matière !

Le soldat se racla la gorge pour se donner une contenance et osa tout de même demander la permission de se retirer.

-Qui ? demanda soudain Maerc d’une voix où perçait la colère qui l’envahissait.

Le soldat ouvrit de grands yeux, étonné :

-Pardon ?

-Qui est allé la chercher ?

Son regard bleu nuit semblait vouloir pénétrer l’esprit du pauvre homme qui baissa les yeux.

-Nous étions trois, mon seigneur. Guélan, Alep et moi.

-Et le village ?

-On s’est juste débarrassé de la mère qui faisait un boucan à réveiller des Or’suls. Elle aurait fini par ameuter tout le monde. Personne d’autre nous a vu. La nuit est tombée et au pire…

L’homme ne put finir sa phrase. D’un bond, Maerc s’était approché et lui collait une lame sur la gorge. Il approcha son visage si proche de celui de son soldat qu’il put sentir son haleine chargée.

-Je suis le seul à décider de ce qui me ferait plaisir, lui souffla-t-il. Oubliez ce genre d’initiative, c’est bien compris ? J’ai besoin de vous pour cette mission, c’est pourquoi je serais clément cette fois-ci. Mais encore une seule erreur et je me ferais moi-même le plaisir de te faire passer de vie à trépas. Suis-je assez clair ?

L’homme, effrayé par le ton agressif de son maître, ne put qu’hocher la tête en guise de réponse.

Maerc le relâcha et d’un signe lui ordonna de sortir.

-Dis bien aux autres ce que tu viens d’entendre. Et nous partons demain matin à l’aube.

L’homme, tout en se frottant la gorge, ne se le fit pas dire deux fois et s’empressa de sortir de ce lieu maudit. Pour sur, il le dirait aux autres ! Leur maître était fou !

Maerc rangea sa lame dans son étui toujours accroché à sa ceinture et se dirigea vers la jeune fille. Elle s’était recroquevillée dans un coin de la tente pendant l’altercation. Il l’attrapa brutalement par le bras et la força à se lever. Elle était étonnement fluette dans sa robe de toile grossière. Tout en gardant son bras emprisonné, il dégagea les cheveux qui lui cachaient le visage. Il fut surpris par la jeunesse de ses traits.

-Quel âge as-tu ? lui demanda-t-il.

La jeune fille baissa les yeux. Elle ne savait pas si elle devait craindre ou pas cet homme. En tout cas, il avait l’air plus civilisé que les autres. C’est pourquoi elle cessa de pleurer et se décida à lui répondre.

-J’ai bientôt douze ans…mon seigneur.

Maerc secoua la tête. Une gamine ! Il relâcha le bras de la malheureuse et alla s’asseoir à côté du feu. 

-Tu resteras là cette nuit. Tu ne crains rien. Demain tu pourras rentrer chez toi. Il te reste de la famille ?

La gamine osa enfin regarder cet homme si étrange. Elle ne vit que son dos, lardé de cicatrices et ses cheveux noirs. Mais sa voix était troublante.

-Ma tante et son mari…et…

-Bien, bien, coupa Maerc, laisse moi maintenant, j’ai besoin de silence. Installe toi où tu veux.

La gamine s’avança vers lui. Elle ressentait le besoin étrange de le réconforter alors qu’elle ne le connaissait pas. Elle sentait chez cet homme une souffrance dissimulée mais bien réelle.

-Qu’est ce que tu veux encore ? Tu ne peux pas t’allonger dans un coin et dormir ?

Maerc était agacé par cette gamine qui venait perturber sa solitude. Et il n’aimait pas ça.

-Je voulais savoir si vous aviez besoin de quelque chose. Je sais faire à manger…

Maerc l’attrapa violemment par le cou et commença à serrer, fort, de plus en plus fort. Il voyait le visage de l’enfant pâlir et se déformer par la peur. Cette peur que tout être vivant ressent quand il sait sa mort proche. Il n’avait plus qu’à serrer encore un peu et s’en serait fini de cette vie futile. Après tout, il lui rendrait service. Qui voudrait continuer une existence aussi misérablement pauvre? Son regard bleu nuit croisa celui de la gamine remplit de larmes et soudain, il relâcha son étreinte. La jeune fille s’affala, suffocante. Sa gorge bleuissait à vue d’œil et elle se traîna difficilement dans un coin de la tente.  

-Etre seul, voilà ce dont j’ai besoin. Alors fais-toi oublier avant que je ne change d’avis et que je te renvoie à mes hommes ou pire.

La jeune fille tressaillit à cette idée. Le regard de cet homme était froid et cruel. Elle déglutit péniblement. Sa gorge la brûlait et elle se mit à pleurer silencieusement.

Maerc resta éveillé jusque très tard dans la nuit, le regard perdu dans les flammes.

 

 

 

Il se réveilla un peu avant l’aube. Le froid dans la tente était saisissant. Le feu s’était apparemment éteint depuis un certain moment. Il se redressa et vit avec soulagement que la gamine était déjà partie. Il se vêtit rapidement avec les mêmes vêtements que la veille. Il rajouta simplement une chemise de laine pour affronter le mieux possible le froid qui les attendait là haut.

Il sortit prestement de sa tente. Dehors, la lune n’avait pas encore totalement laissé sa place au soleil. Mais la couleur rosée du ciel annonçait qu’elle ne tarderait pas à capituler. L’air était glacial et revigorant. Il l’aida à chasser ses dernières bribes de cauchemars. Quelques hommes étaient déjà réveillés et avaient démonté leurs tentes. Ils étaient regroupés autour du feu vers lequel ils tendaient leurs mains pour les réchauffer. Maerc s’approcha d’eux.

-Bien le bonjour, mon seigneur, lui lança un homme à sa droite.

Maerc lui répondit par un signe de tête. Adrar était son plus vieil ami. Celui avec qui il avait appris tous les secrets du maniement des armes. Le seul qui pouvait lui faire des remontrances sans qu’il se sente humilier. Adrar avait une cinquantaine d’années. Ses cheveux, coupés très courts, étaient parsemés de fils d’argent. Son visage, où quelques rides apparaissaient, était buriné par le temps. C’était le vétéran de leur petit groupe. Mais son expérience leur serait utile.

Adrar avait toujours été présent dans la vie de Maerc. Beaucoup plus que son propre père.

Tous les regards étaient posés sur Maerc. Ses hommes attendaient de lui qu’il leur donne les consignes pour leur prochaine étape.

-Bien, commença-t-il en soufflant dans ses mains pour leur redonner un peu de chaleur, nous entamons donc l’ascension des Monts Camanéens aujourd’hui. Nous passerons par le Sentier d’Hylmül, qui serpente à travers la montagne. Il est assez facile d’accès et devrait nous mener à la Passe de Tyrasün, but de notre voyage. C’est là que nous attendrons ces lodariens. Des questions ?

-Oui, mon seigneur, si vous le permettez. Comment peut-on être sûr de ne pas les rater ? C’est vrai, après tout, ils sont peut-être déjà passés de l’autre côté.

Maerc soupira :

-J’ai mes sources. D’autres questions aussi stupides ?

Personne n’osa parler. Il conclut donc la discussion et se retira. Adrar le suivit.

- Nous suivrons votre plan à la lettre, même si selon moi, c’est prendre des risques inutiles. Votre père a pourtant été clair concernant cette fille. Il faut s’en débarrasser au plus vite.

Maerc s’arrêta brusquement et se retourna, surprenant Adrar qui le suivait de près.

-Justement, non, il n’a pas été assez clair à mon goût. J’ai besoin de savoir, comprends-tu ?

Il posa sa  main sur l’épaule de son vieil ami.

-Merci d’être venu, Adrar.

Maerc se retourna et alla s’isoler dans sa tente jusqu’au moment du départ, laissant Adrar seul et encore abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. En vingt ans, c’était peut être bien la première fois que Maerc le remerciait !

Quelques minutes plus tard, les Gourkens reprirent la route vers les sommets enneigés. Le soleil dardait ses rayons sur les voyageurs mais sa chaleur était bien trop faible pour les réchauffer.

 

                                   ***

                          

 

Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Vendredi 4 juillet 2008
                                       

La journée s’annonçait encore très fraîche. Enroulée dans ses chaudes couvertures, Satine s’éveillait doucement. Il devait être très tôt, la faible lumière du jour, qui filtrait à travers les volets clos de sa chambre, créait des ombres aux formes multiples. Mais c’était le moment de la journée qu’elle préférait, quand tout était encore endormi, calme, paisible. Cet instant magique et furtif où la lumière prend peu à peu le pas sur l’obscurité.
Elle s’étira en baillant et sourit. Elle pensait à la journée qui l’attendait et cela la remplissait de joie. Rejetant les couvertures, elle sauta du lit et se dirigea vers la fenêtre. Le contact du parquet brut sous ses pieds nus la fit frémir. Elle ouvrit les volets et respira à pleins poumons. L’air était frais mais le ciel était dégagé et le soleil qui se levait à l’horizon était plein de promesses. Le spectacle qui s’offrait à ses yeux était toujours le même depuis qu’elle vivait avec ses parents dans cette maison mais elle ne s’en lassait jamais car pour elle, il était chaque jour différent. Le jardin qui entourait la maison typiquement normande était immense. Ses parents en avaient hérité avant sa naissance. Aux abords de la propriété se trouvaient la pelouse et les quelques fleurs que sa mère s’était enfin décidée à planter. Quelques arbres ici et là complétaient le paysage ainsi qu’une petite mare dont plus personne ne s’occupait et d’où les quelques crapauds et autres habitants avaient fui depuis longtemps. Aujourd’hui, l’eau verte et sale attirait surtout les moustiques.
 Mais l’endroit que Satine aimait par-dessus tout était la petite forêt qui s’étendait au-delà du jardin et à laquelle on accédait par un petit chemin de terre. De sa fenêtre, elle pouvait chaque matin la contempler. Ses parents ne s’y étaient jamais aventurés. Elle était située derrière la maison et à l’extrémité de la propriété.
Satine, accoudée à la fenêtre, admira les couleurs chatoyantes dont s’habilla le ciel.
 - Bonjour, dit-elle sans s’adresser à quelqu’un en particulier.
Brusquement le vent s’engouffra par la fenêtre et souleva ses longs cheveux noirs légèrement ondulés. La porte de la chambre venait de s’ouvrir et sa mère se tenait sur le seuil :
- Mais tu es folle ?! Tu veux attraper froid ? Ferme moi cette fenêtre s’il te plaît.
Satine se retourna et sourit à sa mère :
-Excuses moi, maman, j’admirais le lever du soleil, c’est tellement beau…
Sa mère haussa les épaules et soupira :
-Il se lève chaque matin et chaque matin je te trouve devant cette fenêtre, je crois que tu l’as assez admiré, non ? Allez, habille toi et descend prendre ton petit déjeuner. Ton père est déjà levé.
Sa mère était déjà dans le couloir quand elle entendit :
- Et ferme moi cette fenêtre !
 Satine obéit. Elle se dirigea vers son armoire et enfila un jean et un pull à col roulé marron. En quelques secondes, elle se retrouva au rez-de-chaussée, dans la cuisine, assise à côté de son père. Un bol de chocolat chaud fumait devant elle et sa mère lui tendit deux belles tranches de brioche tièdes et dorées sur lesquelles Satine s’empressa d’étaler un miel délicieusement liquide. Le journaliste à la radio annonçait le journal de sept heures. Satine se concentra pour ne pas entendre les titres. La dernière fois qu’elle y avait fait attention, elle avait été poursuivie toute la journée par la violence des mots qu’elle avait entendus : meurtres, attentats, catastrophe écologique…Du haut de ses six ans, elle avait alors décidé que le monde dans lequel elle vivait était bien trop cruel pour une petite fille.
Son père reposa sa tasse de café et s’adressa à sa mère :
-J’ai rendez-vous cet après midi pour conclure la vente. Dès la fin de la semaine, ils commencent les travaux.
 Sa mère, occupée à laver la vaisselle de la veille, se retourna vers lui :
-C’est une bonne chose, nous avions besoin de cet argent.                        Intriguée, Satine demanda :
-Vous avez vendu quoi ?
Son père se leva :
- Une petite fille de dix ans n’est en rien concernée par ce genre de chose. Profite de tes vacances, pourquoi n’irais-tu pas passer la journée chez une de tes copines de classe ? Allez, moi je file, je vais être en retard. À ce soir.
Il embrassa sa femme et sa fille et sortit.
Satine finissait son bol de chocolat. Elle n’irait pas voir de copines. En réalité, elle n’en avait pas vraiment. Elle préférait de loin passer ses journées dehors, à profiter des merveilles du jardin :
-Maman, tu peux me préparer mon panier-repas? J’aimerais pique-niquer.
Sa mère reposa une assiette qu’elle était en train de rincer et se retourna vers sa fille : 
-Encore ? lui répondit-elle d’une voix faussement fâchée, mais que trouves-tu de si intéressant à passer tes journées seule dehors ? Enfin, si ça t’amuses… mais ne franchi pas les limites de la propriété, d’accord ?
Satine sourit :
- D’accord, maman, merci !
Elle monta en courant le vieil escalier qui menait à sa chambre afin de rassembler les quelques affaires dont elle avait besoin pour cette nouvelle journée : son livre préféré, qui parlait du monde féerique des trolls, nains, fées et autres créatures extraordinaires et une couverture. Elle n’avait besoin de rien d’autre.



                    ***



Elle marchait sur le chemin de terre qui menait à la forêt. Elle avait chaud : sa mère avait insisté pour qu’elle mette son lourd manteau d’hiver alors qu’on était en mars et que le temps était de plus en plus clément. Ses longs cheveux noirs étaient attachés en queue de cheval et ses grands yeux verts brillaient d’émerveillement : elle venait d’apercevoir, à l’orée de la forêt, un peu plus loin devant elle, une biche. Elle s’immobilisa, sachant combien elles étaient farouches et promptes à s’éclipser au moindre bruit. Son ventre était énorme. Bientôt, pensa Satine, elle mettrait au monde un jeune faon. Comme elle voudrait assister à cet événement !
Les yeux de la biche croisèrent les siens. L’échange ne dura que quelques secondes et l’instant d’après, la biche avait disparu dans le sous-bois.
Satine soupira et reprit sa marche. Elle tenait à la main le panier en osier dans lequel sa mère avait glissé son repas du midi.
Quand elle pénétra dans la forêt, un sentiment de profond respect l’étreignit. En passant les premiers arbres, elle avait l’impression d’avoir franchi une porte qui ouvrait sur un autre monde : tout était différent. Les sons n’étaient plus les mêmes, les couleurs aussi changeaient, même le sol ne faisait plus le même bruit sous ses pieds.
Elle s’enfonça davantage dans ce lieu qu’elle aimait tant. Elle savait où elle allait. Elle connaissait par cœur chaque arbre, chaque plante. C’était comme si elle avait toujours fait partie de cette forêt. A cette heure encore matinale, elle s’éveillait. Le léger brouillard qui recouvrait le sol commençait à se dissiper. Les rayons du soleil faisaient briller la mousse encore humide de rosée. Des feuilles mortes, vestiges de l’hiver, étaient disséminées entre les innombrables pieds des fougères. Et une odeur enivrante de terre mouillée venait lui chatouiller agréablement les narines. 
                                           
                                       

Mais si elle appréciait surtout cet endroit, c’était pour lui : devant elle, au cœur de la forêt, trônait un majestueux et gigantesque chêne. Avec son énorme tronc qui mesurait au moins quarante mètres et ses branches noueuses, on avait l’impression qu’il veillait depuis toujours sur la forêt toute entière, fier et protecteur.
Satine posa son panier au pied du vieil arbre.
 - Bonjour, lui dit-elle, tu as passé une bonne nuit ?
Elle enlaça de ses petits bras l’énorme tronc, posa sa joue sur l’écorce rugueuse et le serra de toutes ses forces contre elle :
 - Je suis heureuse de te revoir, lui murmura-t-elle.
Une légère brise fit trembler les branches du chêne. Et l’arbre entier sembla frémir au contact de la petite fille.
- J’ai eu tellement peur pour toi, lui dit-elle tout en reculant pour pouvoir l’admirer. Cet hiver tu avais l’air malade, je me suis beaucoup inquiétée, mais tu sembles aller mieux.
 Elle l’examina de plus près.
 -Regarde, tu vas bientôt fleurir !
En effet sur plusieurs branches on pouvait apercevoir des bourgeons, annonciateurs du printemps et du renouveau.
Réconfortée de savoir que son vieil ami allait bien, elle fouilla dans son panier et en retira sa couverture qu’elle étala au pied de l’arbre. Puis elle défit le ruban qui retenait ses cheveux prisonniers et s’allongea de tout son long. Au dessus d’elle, à travers les branches, elle pouvait apercevoir le bleu du ciel. Elle ferma les yeux et écouta les bruits devenus familiers : le chant doux et mélodieux du vent, les discussions, calmes ou animées, des oiseaux, le craquement lointain d’une branche morte sur laquelle un animal avait dû marcher, le bruissement des insectes vivants sous les feuilles et occupés à leurs multiples tâches, et surtout la respiration lente et paisible des arbres. Si seulement, pensa-t-elle, les hommes pouvaient vivre dans une telle harmonie, une telle paix…
-Tu sais, dit-elle à haute voix, maman pense que les arbres, les plantes ne sont pas vraiment vivants. Mais moi, je sais que c’est faux. Tu es vivant ! quand tu es né, tu étais tout petit, tu es sûrement tombé plus d’une fois malade, tu te nourris d’eau et de lumière, tu respires…et tu meurs de vieillesse, alors en quoi ne serais-tu pas vivant au même titre que nous?  Elle se redressa et d’une main sûre caressa l’écorce :
- Je ne laisserais personne te faire du mal.
 Sous ses doigts, elle sentit le cœur de l’arbre battre et la sève, tel le sang dans ses propres veines, couler pour nourrir chaque organe de son être.



                             ***



L’après midi touchait à sa fin quand Satine se réveilla. Elle s’était endormie, lovée au creux des racines, son livre à la main. Pendant son sommeil, de petits rongeurs avaient osé s’approcher de ce petit corps inerte qui respirait au rythme du cœur de la forêt. Ils s’étaient approchés suffisamment près pour pouvoir la sentir. Ils la connaissaient, c’est ce qui les mirent en confiance et leur permirent de repartir avec quelques morceaux de choix volés dans le panier.
- Excuses moi, dit-elle en s’étirant, je fais une bien piètre compagnie, j’ai dû dormir trop longtemps. Je vais devoir rentrer sinon maman va s’inquiéter.
 Elle rangea ses quelques affaires et étreignit une dernière fois le chêne :
- Je reviendrais demain si je peux, bonne nuit.
                                               
                                       

Elle se dirigea en courant vers sa maison, son panier presque vide à la main mais le cœur remplit de sensations extraordinaires.
La nuit tombait peu à peu, recouvrant la forêt d’un voile sombre et inquiétant.




                                  ***


Elle dut attendre la fin de la semaine avant d’être libre, sa mère ayant besoin d’elle à ses côtés pour diverses tâches. Demain, elle irait retrouver son vieil ami au cœur de la forêt.
Ce matin-là, ce ne sont ni le chant des oiseaux, ni les rayons du soleil qui la réveillèrent mais un bruit qui la fit se dresser dans son lit.
Elle ouvrit ses volets et regarda en direction de la forêt, d’où le bruit provenait. Soudain, de terribles craquements retentirent : la forêt hurlait de douleur, les arbres pleuraient.
Le cœur de Satine battait à tout rompre dans sa poitrine, ses jambes devinrent molles et elle eut du mal à se tenir debout. Elle se cramponna au rebord de sa fenêtre, enfonçant profondément ses ongles dans le bois. Elle ne voulait pas croire ce que ses yeux voyaient,
- Non, pas ça, souffla-t-elle.
Retrouvant un peu de force, elle se précipita dans les escaliers et déboula dans la cuisine où ses parents déjeunaient.
- Maman, papa, leur demanda-t-elle, haletante, qu’est ce qui se passe ? La forêt…
- Ma chérie, j’aurais dû te prévenir, nous avons vendu toute la parcelle au fond de la propriété, elle ne nous servait à rien et l’entretien de la maison coûte cher…alors ton père et moi…Satine ? Satine ! Où vas-tu ?
Elle n’avait pas besoin d’en entendre davantage, elle courait déjà sur le chemin menant à la forêt, à sa forêt, consciente de ce qu’elle allait y trouver, mais voulant croire au plus profond d’elle même que ce n’était pas trop tard et qu’elle pourrait changer les choses.
Essoufflée, elle pénétra dans la forêt…le massacre avait déjà commencé, il manquait des arbres. Le sol était défiguré par deux grandes tranchées parallèles creusées par les pneus de machines énormes. Sur sa droite, des troncs étaient entassés tels des corps sans vie. Ils attendaient qu’on décide de leur sort .
Prise de panique, elle allongea ses foulées et se retrouva au cœur de la forêt : là où quelques jours plus tôt se trouvait un chêne majestueux, il ne restait plus qu’une souche, sèche, vide de vie…
Elle s’approcha, tremblante et se laissa tomber au pied de ce qui fut son ami, son confident. Son regard fut attiré par une petite fleur blanche. Elle la ramassa :
-Tu commençais à fleurir, dit-elle dans un sanglot.
- Petite, il ne faut pas rester là, c’est dangereux, dit un homme dans son dos.
Elle tourna vers lui un visage malheureux. Une larme roula sur sa joue et alla se perdre dans le col de son manteau. 
           
Par sarah fegard - Publié dans : Nouvelles - Communauté : les auto-édités
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 11 juin 2008

                             

                             LIVRE DEUXIEME

 

                                          LES ESPRITS

 

 

 

 

Madréac était penché sur une vieille carte représentant les Terres d’Astarya. Autour de la table se tenaient trois personnages engoncés dans des armures légères et noires. Madréac les avait convoqués sitôt son entretien avec son fils terminé.

L’aube ne tarderait maintenant plus à se lever. Le Haut Théurgien était épuisé mais satisfait des plans qu’ils venaient de mettre en place. Nombre d’hommes lui étaient désormais acquis et ils ne seraient pas de trop pour mener à bien son projet final.

Il leva ses yeux rougis par la fatigue sur ces trois hommes qui lui avaient juré allégeance et les invita d’un signe de la main à se retirer. Sans un mot, ils le saluèrent et dans un léger cliquetis de métal le laissèrent seul.

Oui, Madréac était vraiment satisfait. Ces Commandeurs le craignaient et le respectaient. Et cette crainte, ils allaient la transmettre à leurs hommes. La peur allait décupler leur volonté de vaincre car l’échec, pour eux, serait pire que la mort elle-même. Madréac s’en assurerait personnellement.

Il s’apprêtait à aller prendre un repos bien mérité quand un bruissement se fit entendre derrière lui.

-Que me vaut l’honneur de votre visite à une heure aussi tardive, Reine Saïla ?

Madréac n’avait pas eu besoin de se retourner pour deviner l’identité de sa visiteuse. Le halo de lumière qui avait soudain éclairé la pièce l’avait très bien renseigné.

La reine de Sarghar, ou plutôt son image, venait d’apparaître dans le bureau de Madréac. On la distinguait nettement au milieu des vapeurs de lumière qui l’entouraient et elle était divinement belle. Sa peau hâlée, ses formes généreuses, ses longs cheveux noirs légèrement ondulés avaient dû en ensorceler plus d’un. Elle devait être l’une des plus belles femmes du royaume de Sarghar, aucune autre de toute façon ne restait suffisamment longtemps en vie pour lui faire de l’ombre. Agée d’une trentaine d’années, la reine régnait en maître sur son royaume du sud.

Madréac se retourna pour saluer sa visiteuse, et il ne pût s’empêcher de caresser du regard cette femme si envoûtante. Saïla posa ses grands yeux noirs sur lui.

- Bonsoir, cher ami, répondit-elle d’une voix impatiente. Je ne suis pas ici pour une visite de courtoisie. Nous nous impatientons. Dois-je vous rappeler qu’elles étaient les clauses de notre accord ?

-Non, reine Saïla, répondit Madréac, troublé malgré lui par cette femme. Je viens de finaliser notre plan, continua-t-il en désignant son bureau où la carte était toujours étalée. Vous pouvez dire à vos hommes de se tenir prêts et…

-Mes hommes sont déjà prêts, Madréac, coupa-t-elle. Et pour la fille ?

-Je m’en occupe personnellement, vous n’avez aucun souci à vous faire. Et j’honorerais ma part du contrat. L’échec m’est inconnu.

La reine Saïla ne pouvait faire totalement confiance à cet homme qui venait de trahir plus de trente années d’amitié. Mais elle devait bien s’avouer que ses projets étaient délicieusement diaboliques et que ses pouvoirs dépassaient de loin les siens. Et ne serait-ce que pour cette dernière raison, elle préférait faire partie de ses alliés. La gloire et le pouvoir qu’elle allait y gagner méritaient bien qu’elle s’associe à un homme quelques temps. Ce sacrifice en valait la peine.

Elle lui adressa donc son plus beau sourire.

-Je vous fais entièrement confiance, cher ami. Nous nous tiendrons prêts…

L’aura de lumière se fit de plus en plus faible pour disparaître complètement, laissant Madréac enfin seul dans la pénombre de son bureau. Il resta quelque temps les yeux fixés sur l’image disparue et se décida enfin à prendre du repos. Comme après chacune de ses rencontres avec la reine Saïla, il savait que le sommeil serait difficile à venir. Il maudit sa nature humaine si prompte à revenir le hanter, à l’affaiblir et il se jura de posséder un jour cette femme. De gré ou de force.

Il s’endormit donc l’esprit soulagé. Au dehors, plus bas, l’océan s’acharnait inlassablement sur les falaises tandis que les premiers oiseaux diurnes faisaient entendre leurs cris.

 

 

 

 

 

 

                                                 ***

 

Ernak et Ivar avaient chevauché une bonne partie de la nuit profitant d’une pleine lune qui permettait d’y voir presque comme en plein jour pour gagner du terrain. Et c’est harassés qu’ils décidèrent enfin de bivouaquer pour prendre un peu de repos. Ils avaient, d’un commun accord et au vu des événements de l’après midi, pris la décision d’éviter l’auberge d’Akkar, craignant encore de mauvaises rencontres. Tant qu’ils n’en sauraient pas plus sur les raisons de leur agression, ils éviteraient soigneusement tout lieu habité.

Ils installèrent leur campement à l’abri d’un édifice rocheux. Les Monts Camanéens n’étaient plus très loin et le paysage commençait sensiblement à changer. Aux lieux et places des grandes étendues verdoyantes, qui faisaient le bonheur des troupeaux et de leurs bergers, se tenaient maintenant des amoncellements de roches éparses. L’herbe se faisait rare et était remplacée par une terre blanchâtre. Le climat aussi avait changé à l’approche des Monts et c’est frissonnant qu’Ivar tentait d’allumer un feu. Une étincelle apparue enfin et bruyamment le géant souffla sur cette source de chaleur encore trop faible. Satisfait du résultat, il retira ensuite de sa sacoche un petit récipient en bronze dans lequel il versa de l’eau qu’il mit à bouillir. Puis il s’assit lourdement près du feu et commença à mâcher un premier morceau de viande séchée. Il semblait que rien ne pouvait entamer sa joyeuse humeur même pas le goût pourtant âcre de la viande qu’il venait d’ingurgiter.

Ernak n’avait pas perdu de temps lui non plus. Il avait détaché le jeune Ban et l’avait porté facilement près du feu. Le gamin était anormalement pâle et des gouttes de sueur perlaient sur son front. La fièvre le rongeait. Ernak ouvrit avec précaution la tunique du garçon et une grimace apparue sur son visage à la vue du pansement tâché de sang. L’espoir de sauver le gamin commençait à le quitter. Ses connaissances médicinales étaient trop insuffisantes. Faute de pouvoir faire mieux, il se décida tout de même à nettoyer la plaie et à changer le pansement.

Ivar, au vu de l’état du gamin, avait délaissé sa nourriture et s’était approché porteur d’une couverture. Il s’installa près du gamin, bien décidé à le veiller. Quand la blessure fut libre de tout bandage, les deux hommes se regardèrent tristement. Sans échanger un mot, ils surent que les chances de survie du gamin étaient malheureusement faibles. L’onguent n’avait eu aucun effet. La plaie n’était pas belle à voir et le pire était que le garçon perdait beaucoup de sang, trop de sang.

Ivar posa son regard sur le feu et il eut alors une idée. Il se frotta le visage de ses mains rugueuses comme pour en chasser la fatigue et se leva.

-Ernak, il faut cautériser cette saloperie de blessure. Sans quoi, le gosse est foutu…

Le capitaine savait bien sûr qu’une blessure de cette taille devait être refermée, mais il n’avait ni aiguille ni fil sous la main. Quant au feu, il y avait bien pensé mais ne s’y était pas résolu…dans d’autres lieux, à une autre époque, il avait déjà utilisé le fer rouge…et les cris de ses victimes résonnaient encore au fond de lui.

Devant le visage décomposé de son ami, Ivar le rassura.

-Ne t’inquiètes pas, je vais le faire…ce n’est pas dit que ça le sauve mais on doit quand même essayer.

Sur ce, il tira son épée de son fourreau et la passa dans les flammes.

-Tiens le quand même, conseilla-t-il, ce genre de douleur pourrait réveiller un mort.

Quand Ivar jugea que la lame était suffisamment chaude, il s’approcha du jeune Ban et ne put s’empêcher de lui demander pardon.

Ernak lui maintint fermement les bras et d’un signe de tête indiqua à Ivar qu’il était prêt. Le fer chaud émit un crépitement aigu quand il toucha la peau blanche et presque translucide du garçon et aussitôt une odeur nauséabonde de chair brûlée se dégagea. Son corps, pourtant frêle, fut secoué de violents spasmes qu’Ernak, surprit, eu du mal à maîtriser. Puis, Ban retomba aussitôt dans l’inconscience. Ce qui valait mieux pour lui tout compte fait.

Le résultat était très loin d’être esthétique mais il avait au moins le mérite d’avoir stoppé l’hémorragie et donc, peut-être d’avoir donné une petite chance au jeune garçon de survivre.

Ernak, un peu secoué malgré tout, recouvrit le gamin d’une chaude couverture prise un peu plus tôt dans sa propre sacoche et posa une main inquiète sur son front : Ban était encore chaud mais il lui sembla que sa fièvre diminuait. Simple interprétation due à trop d’espoir ou réalité ? Il ne sut le dire.

-Il s’en sortira, confirma Ivar comme pour répondre à l’inquiétude de son ami. Il est costaud. J’en connais plus d’un qui ne serait même pas arrivé jusqu’ici avec une telle blessure ! Fais lui confiance, il ne se laissera pas abattre comme ça.

Ivar s’était à nouveau rapproché du feu et avait lancé une poignée d’épices et de viandes séchées dans l’eau bouillante. Il remua le tout à l’aide d’une grande louche en bois et huma le fumet qui s’échappait déjà du récipient. Il remplit ensuite trois bols et en tendit un à Ernak. Puis il s’approcha du jeune Ban et lui fit avaler tant bien que mal quelques cuillérées de cette soupe nourrissante.

-Et dire que c’est de ma faute s’il en est là aujourd’hui ! C’est moi qui aie décidé de l’emmener. Il n’était pas prêt !

Ernak laissait enfin échapper le mélange de colère et de culpabilité qui l’étouffait jusque là.

Ivar, comme à son habitude, tenta de tempérer son ami, trop prompt à endosser toutes les responsabilités.

-Ca n’aurait pas dû se passer comme ça de toute façon. Ces chiens putrides se sont jetés sur nous sans raison alors que tu l’as dit toi-même ce n’est normalement pas dans leurs habitudes ! La seule faute revient à ces fils de chiens ! Allez, bois cette soupe tant qu’elle est chaude.

Il suivit lui-même son conseil en buvant goulûment la sienne et en essuyant du revers de sa manche, depuis longtemps déjà sale, le liquide rebelle qui avait échappé à son appétit débordant. Il conclut ce repas succinct par un rot bruyant qui le fit lui-même sourire !

Ernak sourit également à son vieil ami, qui, ne serait-ce que par son comportement, le réconfortait. Mais il ne s’en sentait pas moins coupable. Il avala sa soupe d’un trait et se leva en jetant un dernier regard au jeune garçon.

-Je vais prendre le premier tour de garde, lui lança Ivar. Va te reposer.

Ernak ne protesta pas. Il se sentait vidé et en même temps son esprit était encombré par trop de questions. Il pressentait que ce qu’ils venaient de vivre n’était que le début de biens d’autres soucis. Et ils devaient au plus vite savoir de quoi il retournait. Connaître ses ennemis était le meilleur moyen de les combattre… et de les mettre hors d’état de nuire le plus rapidement possible.

Il fit d’affreux cauchemars cette nuit là. De ceux qu’il n’avait plus fait depuis très longtemps.





Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Dimanche 1 juin 2008

Ernak se mit à sourire lui aussi. Il se demandait qui était le plus fou des deux ! Il hissa avec précaution le jeune Ban sur son cheval et l’accrocha solidement à ce dernier. Il savait qu’ils auraient dû attendre que le jeune garçon aille mieux pour repartir mais ils manquaient de temps. Plus vite ils arriveraient au royaume de Lodar et plus vite ils en apprendraient sur leurs nouveaux ennemis. Cette fille, peut être, pourrait leur apporter quelques réponses. Il décida d’abandonner les autres chevaux et leur rendit leur liberté. Il n’en garda qu’un seul, sur lequel il dissimula quelques armes récupérées sur leurs compagnons pour lesquels ils élevèrent un cairn de fortune.  

    Ils enfourchèrent leurs chevaux et, au trot, prirent la direction de Létaria. Ils étaient loin d’imaginer dans quelle aventure dangereuse ils venaient de s’embarquer. Derrière eux, les charognards entamaient un véritable festin en manifestant bruyamment leur joie.





                               

                                                ***

 

Elaïne avait pressenti le danger bien avant qu’il ne se produise. Mais elle avait beau appeler de toutes ses forces son frère pour le prévenir, celui-ci n’entendait rien de là où il était. Le crépitement des flammes et les craquements sinistres couvraient chacune de ses paroles. C’est donc horrifiée qu’elle vit le plancher du premier étage s’effondrer. Son frère et peut-être Korphéa et les autres survivants allaient périr sous ses yeux. Non, ça elle ne pouvait l’admettre! Il fallait qu’elle trouve une solution ! Face à ce destin trop cruel qui allait encore lui arracher les seuls êtres chers qui lui restaient, elle hurla son impuissance, sa rage et son désespoir. Une tempête de colère et de peur mêlées se leva dans son esprit. Et sans s’en rendre compte, elle projeta cette force accumulée en elle sur l’auberge qui vola en mille éclats. L’incendie fut soufflé aussi rapidement qu’il avait pris et de l’imposante bâtisse il ne restait plus rien. Elaïne s’écroula, vidée, épuisée par l’exploit qu’elle venait d’accomplir. Mais à la vue de son frère allongé au milieu des débris, elle se força à se relever et c’est en titubant, sur des jambes qui la soutenaient à peine, qu’elle le rejoignit, la peur au ventre. Elle se laissa tomber à ses côtés et lui souleva doucement la tête. Il saignait légèrement par endroit mais n’avait pas l’air d’être gravement touché. Elle posa alors ses doigts sur son cou, recherchant fébrilement le moindre signe de vie. Mais dans l’angoisse où elle se trouvait, elle ne sentit rien. De grosses larmes roulèrent sur ses joues sales et elle se mit à se balancer doucement d’avant en arrière, la tête de son frère posée sur ses genoux, pleurant et suppliant les Esprits de ne pas lui enlever la seule famille qui lui restait. Elle pleurait pour son frère, pour son père, pour sa mère qu’elle n’avait jamais connue. Toutes ses larmes trop longtemps retenues s’échappaient enfin, la libérant de trop de douleurs.

Soudain, son frère se mit à tousser et à gémir.

-Tu es vivant ! Tu es vivant ! Elaïne se mit à rire et à pleurer en même temps, embrassant son frère sur le front et l’aidant à se redresser.

Seleth, encore sous le choc, regardait autour de lui sans comprendre. Il devrait être mort, écrasé par des tonnes de gravas!

Il posa alors les yeux sur sa sœur. Le visage baigné de larmes de cette dernière lui fit remettre à plus tard les questions qui lui brûlaient les lèvres. Aidé par Elaïne, il se leva. Et sans un mot, ils se prirent la main et se dirigèrent d’un pas mal assuré vers ce qui restaient des cuisines. Ils dégagèrent la trappe menant à la première cave et descendirent avec précaution le long de l’échelle la desservant. Une forte odeur  d’alcool les accueillis. Le cellier était frais et humide. Les étagères qui servaient à entreposer les réserves de l’auberge avaient été dévalisées et les tonneaux contenant les boissons alcoolisées avaient été éventrés, répandant leurs précieux contenus sur le sol de terre battue.

Le cellier avait donc été visité lui aussi par ces démons. C’est les mains moites et le cœur battant qu’ils se tournèrent vers le fond de la cave, là où, derrière un imposant meuble, se dissimulait une petite porte vers les souterrains salvateurs.

Seleth  ouvrit donc les portes de l’armoire, retira les quelques planches devenues inutiles, fit glisser le panneau de bois sensé être le fond du meuble et tapa deux coups bien appuyés sur la porte qui venait d’apparaître dans le mur. Un silence total les enveloppa et ils se regardèrent en osant à peine respirer.

C’est alors que deux autres coups résonnèrent derrière la porte qui s’ouvrit, quelques secondes plus tard, sur un visage oh ! Combien familier!

Seleth sortit précipitamment du meuble pour laisser la place à Korphéa et, derrière elle, à des dizaines d’enfants et quelques villageois. Le village était loin d’être au complet.

Elaïne se jeta dans les bras tendus de la Sage et elles s’étreignirent longuement. Maé surgit alors à son tour du souterrain, tenant dans ses bras un nourrisson que les caresses de la jeune femme ne semblaient pas réussir à calmer. Elle le tendit à une vieille femme et se blottit dans les bras d’Elaïne. La peur laissait place au soulagement des retrouvailles.

Seleth était resté en retrait et observait la scène qui s’offrait à lui. Il n’y avait pratiquement aucun des hommes du village et beaucoup de jeunes femmes manquaient aussi à l’appel. Tout cela l’inquiétait et l’empêchait de se réjouir. Il jeta un regard discret sur Maé et sembla la voir pour la première fois. Troublé, il détourna le regard et se décida enfin à rejoindre Korphéa.

-Seleth, comme je suis heureuse de te revoir ! J’ai tellement craint pour vos vies!

Korphéa lui prit les mains et les serra contre elle. C’est alors qu’elle réalisa que  les murs de l’auberge avaient été complètement soufflés.

-Que s’est-il passé ? le questionna-t-elle.

Seleth haussa les épaules dans un signe d’ignorance.

-J’ai repris connaissance au milieu des débris, j’étais venu vous chercher quand l’auberge s’est écroulée…enfin, quand elle s’est volatilisée. Je ne sais pas ce qui s’est passé.

 Il désigna alors sa sœur d’un mouvement de la tête et Korphéa comprit aussitôt.

-Nous reparlerons de tout cela plus tard. Avez-vous retrouvé Brimir, ou les autres ? demanda-t-elle pleine d’espoir. Son regard bleu acier n’avait pas perdu de sa force. Malgré les épreuves récentes, elle ne laissait rien paraître de ses peurs et de ses doutes. Tous ces gens comptaient sur elle et en tant que Sage, elle se devait d’être forte. Cependant, elle perdit un peu de sa contenance devant l’air effondré de Seleth.

-Père est mort…Erc aussi. Nous ne savons rien pour les autres.

Korphéa reçut cette nouvelle comme un coup de poignard en plein coeur. Mais les larmes seraient pour plus tard. Il fallait mettre à l’abri les rescapés et surtout, il fallait fuir, loin, très loin. Elle posa son regard sur tous ces gens qu’elle connaissait depuis toujours. Des enfants qu’elle avait aidé à mettre au monde, des vieillards, quelques jeunes filles et jeunes garçons…voilà tout ce qui restait de son village. Ils s’étaient rassemblés autour d’Elaïne, la fille de leur chef, tous effrayés et choqués. Korphéa s’approcha, suivie de Seleth.

- Mes amis, leur dit-elle d’une voix qui se voulait réconfortante. Tous les regards se tournèrent vers elle. Mes amis, je sais combien vous souffrez. Ce qui vient de nous arriver est un coup cruel du destin. Je vous demande de vous rendre au village de Breene. Là-bas, on vous accueillera, en attendant que les choses se calment. Elle posa sa main sur l’épaule d’un homme aux cheveux et à la barbe grisonnants :

- Guelb, je te les confie. Mène les en lieu sûr.

 L’homme hocha la tête pour donner son accord.

Il y eut bien quelques murmures de désapprobation, mais personne n’alla à l’encontre du choix de Korphéa. Au fond, personne ne se voyait le courage de rester ni de reconstruire.

Elaïne s’approcha de la Sage.

-Tu ne nous accompagnes pas ? demanda t-elle surprise.

Korphéa regardait s’éloigner le petit groupe.

-Non, nous avons autre chose de plus urgent à faire. Tu vas venir avec moi à Asün’oa.

Elaïne ne comprenait plus rien.

-Le village a besoin de nous ! s’insurgea-t-elle. Que veux-tu aller faire aussi loin ?

 Elaïne était épuisée après tous ces événements et c’est sur un ton beaucoup plus violent qu’elle ne l’aurait voulu qu’elle avait répondu à Korphéa. Celle-ci ne parut pas le remarquer et c’est d’une voix toujours aussi calme mais ferme qu’elle conclut la discussion :

-Je te promets de tout t’expliquer plus tard. Mais les choses qui sont en train de se produire dépassent tout ce que tu peux imaginer de pire. Fais moi confiance. Nous devons rencontrer les Hauts Théurgiens.

Elaïne ne se sentait plus le courage de contredire Korphéa. Elle la suivrait sans plus poser de questions…du moins pour le moment.

Elle rejoignit Maé, son amie de toujours. Celle-ci était assise à même le sol, les genoux repliés sur elle et la tête enfouie dans ses mains. Elaïne s’accroupit à ses côtés et passa un bras réconfortant autour de ses épaules. Elles se connaissaient depuis toutes petites et avaient à un an près le même âge.

Maé leva la tête au contact de son amie. Ses longs cheveux bruns et lisses lui cachaient une partie du visage mais ses yeux rougis ne trompaient pas sur le chagrin qui l’envahissait. Elle s’essuya les yeux du bout des doigts et tenta un faible sourire.

  -Je ne retrouve pas ma mère…où les ont-ils emmenés, Elaïne ?

 Sa voix reflétait toute son angoisse mais son amie ne pouvait lui apporter aucune réponse susceptible de la réconforter.

-Ecoutes moi, Maé, je vais partir avec Korphéa…je ne sais pas encore ce qui se passe mais je pense que ça doit avoir un lien avec tout ça, dit-elle en désignant les ruines du village. Accompagne nous, peut-être trouverons-nous des réponses...

Maé ne pleurait plus. Elle se redressa. Ses yeux noisette brillaient d’un nouvel éclat.

-Je viens. Je dois savoir ce que ces démons ont fait de ma mère et de nos amis. Merci.

Elle embrassa son amie et couru rassembler le peu d’affaires qu’il lui restait. Elle n’avait plus rien à faire dans ce village. Et c’est sans regret qu’elle le quitterait. Elaïne venait de lui donner une raison d’avancer à nouveau.

 

 

      

 

 

Seleth n’avait rien manqué de la conversation. Il rejoignit Korphéa dans ce qui restait de sa maison. Elle préparait son sac de voyage et tentait de récupérer les quelques fioles et autres objets dont elle aurait besoin et qui avaient par miracle échappés au pillage.

Il s’adossa au chambranle de la porte, et croisa les bras.

-Cette attaque, ce n’était pas le fruit du hasard, n’est-ce-pas ? Ils cherchaient quelque chose…ou plutôt…quelqu’un.

 C’était plus une affirmation qu’une question, mais Seleth avait réellement besoin de réponses et Korphéa semblait être la seule capable de lui en fournir.

La Sage se retourna vers lui. Son visage était dur.

-Nous n’avons pas le temps de parler de tout cela maintenant. Ta sœur est en danger. Il nous faut partir au plus vite.

Sans plus se préoccuper du jeune homme, elle reprit ses préparatifs.

-Je viens avec vous, dit alors Seleth. Si Elaïne a besoin d’aide, je dois être là. Elle est la seule famille qu’il me reste. Je ne la quitterais pas.

-Tu crois que nous partons pour un voyage d’agrément? s’emporta soudain Korphéa. As-tu seulement idée de ce qui se prépare ? Non ! Ce n’est pas une de tes parties de chasse, Seleth ! Dans cette histoire, le gibier, c’est nous !

Korphéa s’en voulait de sermonner ainsi le jeune homme mais les enjeux étaient de taille et elle ne voulait pas qu’il risque sa vie. Il y avait déjà eu trop de morts.

Seleth se sentait piquer au vif, mais rien ne pourrait le faire changer d’avis.

-Je viens. Avec ou sans votre consentement.

Il tourna les talons et laissa Korphéa seule et sans voix. Elle n’avait jamais réussi en quatorze ans à dompter le caractère rebelle de Seleth. Elle soupira en se disant que cela ferait une personne de plus sur qui elle devrait veiller. Elle espérait seulement que ses connaissances en matière de magie les protégeraient suffisamment.

Elle resserra le lien qui maintenait ses longs cheveux jadis d’un noir profond, mais que le temps avait parsemé de fils d’argent, et empoigna son sac. Elle quitta sa maison sans se retourner et en pensant que peut-être elle ne la reverrait jamais.

Au dehors, trois jeunes gens l’attendaient de pieds fermes. Chacun était armé, et portait un léger sac de voyage. Korphéa maudit l’inconscience de la jeunesse. Mais en voyant leurs regards déterminés, elle sut qu’elle n’aurait pas le dernier mot.

Seleth, Elaïne, Maé et la Sage Korphéa se mirent donc en route vers la grande ville d’Asün’oa. Sur les quatre, seule la plus ancienne savait au devant de quoi ils allaient.             

                                        

Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 25 mai 2008
Voici la carte de mon monde, dessinée par Grégory, mon meilleur ami, qui est actuellement en train de créer son propre blog. Je ne manquerais de vous en donner l'adresse, pour ceux que ses dessins intéressent!! Et ça, c'est une des créatures que mes personnages vont affronter, un peu plus tard...toujours par Grégory!!!
Par sarah fegard - Publié dans : héroic fantasy - Communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Visiteurs

 

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Juillet 2009
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Copyrightfrance

NDRB183-1.gif
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus