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-Entrailles et catins ! Cette odeur va me rendre fou ! gronda Ivar en se dirigeant vers l’entrée de la grotte. Il inspira goulûment une grande brassée d’air pur avant de se retourner vers son ami.
Ce dernier, assis au chevet du jeune Ban, fronça les sourcils.
-Tu vas arrêter de jacasser comme une vieille femme ! Rend toi utile, je ne sais pas moi, va voir si tu peux nous trouver de quoi manger…ça serait dommage d’avoir allumé ce feu pour rien…
-Moi, ce que j’en dis, c’est que cette grotte ne m’inspire rien de bon ! répondit Ivar d’une voix faussement fâchée.
Il attrapa sa lourde épée et sortit. Le soleil n’allait plus tarder à se coucher.
Ernak essuya le front de Ban à l’aide d’un morceau de tissu sale. Il savait que son ami avait raison. L’odeur infecte qui régnait dans cette grotte indiquait clairement qu’elle avait été récemment habitée par il ne savait quelle créature. Et il était fort possible que cette dernière revienne à n’importe quel moment. Mais quel autre choix avaient-ils ? Le jour touchait à sa fin, ils étaient épuisés et avaient perdu tout leur matériel dans la bataille. Cette grotte, trouvée par hasard, avait au moins le mérite de les tenir au chaud et à l’abri de la nuit glaciale.
Le jeune Ban se mit à gémir dans son sommeil. Ernak examina à nouveau le bras du garçon, là où le sabre magique avait laissé sa marque. La plaie s’était refermée d’elle-même, mais la peau autour de la blessure avait bleuie.
Quel étrange garçon…se dit-il, pensif. Il n’y connaissait pas grand-chose à la magie, mais il était certain que ce qui avait prit possession du gamin tout à l’heure s’en rapprochait fortement. Ce qui était curieux, c’était que celle-ci ne se soit pas manifestée plus tôt…en même temps, le jeune garçon n’avait jamais été confronté à de réels dangers avant ces derniers jours. Peut-être que cela avait un lien…il se promit d’en parler au Haut Théurgien Ülgan dès son retour. Si ce gamin avait une chance de faire autre chose de sa vie, il l’aiderait.
Les pas lourds d’Ivar se firent entendre derrière lui.
-Comment va-t-il ?
-Mieux, enfin je crois…en tous cas, il est toujours vivant. Alors, que nous ramènes-tu ?
Ivar brandit au dessus de sa tête un lapin à l’apparence bien chétive.
-J’ai trouvé que ça, dit-il d’un air contrit.
-Ma foi, c’est toujours mieux que rien. Bien grillé, il sera délicieux…
-Ouais, enfin pour ce qu’il en restera. Il n’a que la peau sur les os.
Ivar se dirigea vers le feu et entreprit de dépecer l’animal, qu’il mit ensuite à cuire. Malgré la situation, le géant ne pouvait s’empêcher de penser avec regret aux plats délicieux que la charmante cuisinière de l’auberge de Talys savait si bien lui concocter.
Ernak vint s’asseoir de l’autre côté du feu, face à son ami. En silence, ils regardèrent les flammes lécher avec gourmandise la chair tendre du petit mammifère.
-Tu crois que le gamin sera maudit…
Ivar avait posé la question à voix basse, comme s’il redoutait lui-même la portée des mots qu’il venait de prononcer.
-Que veux-tu dire ?
Ivar tourna la broche sur le feu. Une petite goutte de graisse coula sur les braises chaudes et un léger chuintement retentit.
-Et bien, tu sais, le gamin avait dit que si un de ces sabres nous atteignaient, notre âme et notre chair seraient à jamais marquées…
Ernak passa ses mains dans ses cheveux, d’un geste nerveux. Des cernes étaient apparus sous ses yeux. Depuis la première attaque, il ne dormait plus beaucoup et les rares fois où il trouvait le sommeil, il était assailli par des souvenirs trop douloureux.
-Que veux-tu que je te réponde…ce gamin est surprenant. Je n’ai quasiment plus aucun doute quant à sa capacité à utiliser l’Önd…mais on est encore loin de connaître la force qu’est la sienne…alors qui sait comment il va réagir à cette blessure singulière ?
Comme pour répondre à sa question, une voix encore endormie se fit entendre derrière eux. Ban était réveillé.
-Mmm, ça sent drôlement bon…j’ai faim!
Le jeune Ban, redressé sur ses coudes, les cheveux en bataille, regardait avec convoitise le maigre lapin tourner sur sa broche.
Les deux hommes se regardèrent d’un air entendu. Apparemment, le gamin était en forme…et la violence qui s’était emparée de lui tout à l’heure semblait l’avoir quitté.
Ils partagèrent leur maigre repas, les deux hommes laissant de bon cœur le plus beau morceau au jeune Ban, affaibli malgré tout. La soirée fut calme et agréable grâce notamment à Ivar, qui avait toujours sous la main de succulentes anecdotes à raconter sur les mœurs des habitués des tavernes qu’il fréquentait. Ernak en oublia pour quelques instants les soucis qui le rongeaient et c’est plus serein qu’il entama le premier tour de garde. Au dehors, le vent, mêlé de neige, hurlait sa solitude dans la nuit.
Le lendemain matin les retrouva reposés et prêts à affronter une nouvelle journée de marche. Le vent de la nuit avait dispersé les nuages, et c’est sous un soleil radieux qu’ils poursuivirent leur route, soulagés d’avoir quittés cette grotte sans incident.
Le jeune Ban marchait au côté de son capitaine. Ivar, comme à son habitude, fermait la marche en sifflotant, mais sans baisser sa garde.
-Tu es bien silencieux…
Ban, perdu dans ses pensées, sursauta au son de la voix de son capitaine.
-Je réfléchissais. J’essayais de me remémorer ce qui s’était passé hier…
-Tu ne te souviens de rien ? s’inquiéta Ernak.
-Si, je me souviens avoir ressenti une étrange chaleur, alors que nous étions sur le point de capituler. Puis, je me suis senti…comment dire…puissant. Comme si rien ne pouvait plus m’arrêter…après, je ne me rappelle de rien, si ce n’est une profonde fatigue.
-Que connais-tu de l’Önd ? questionna alors Ernak.
Ban ouvrit la bouche, remua les lèvres, mais il ne put prononcer le moindre mot. Il venait de comprendre. Ou du moins, il croyait comprendre.
-Vous pensez vraiment que j’ai pu utiliser l’Önd ? Je veux dire, jamais auparavant, je n’ai ressenti ce genre de choses…pourquoi, si j’ai vraiment ce pouvoir, se serait-il manifesté seulement hier ? Dans la majorité des cas, il se déclare très jeune…
Ban était perdu. Faire partie de ces gens extraordinaires, capables de contrôler des forces mystérieuses et invisibles le remplissait d’une joie immense, mais cette joie était vite ternie par la peur : à supposer qu’il ait vraiment ce don, il n’avait personne autour de lui pour l’aider à le comprendre, à le canaliser et à l’utiliser au mieux. C’était comme si on venait de lui remettre entre les mains une arme redoutable dont il ne connaissait pas le fonctionnement : dès lors, elle pouvait s’avérer dangereuse pour ses amis et pour lui-même.
-Ne t’en fais pas, essaya de le rassurer Ernak en devinant, au visage défait du gamin, les questions qu’il devait se poser. Nous essayerons de gérer tout ceci au mieux. Nous sommes là, Ivar et moi, et même si nous n’y connaissons pas grand-chose, nous t’aiderons de notre mieux. Dès notre retour, je te promets de te présenter au Haut Théurgien Ülgan. D’ici là, nous improviserons !
Ban lança un chaleureux sourire à son capitaine. Mais au fond de lui, des dizaines de questions sans réponse commençaient déjà à se bousculer.
Ils ne cessaient de grimper depuis leur départ, et à la mi-journée, ils commencèrent à ressentir une certaine fatigue.
Ivar se laissait de plus en plus distancer par ses deux compagnons. Sa forte carrure et sa taille ne lui étaient d’aucune aide dans ce genre d’exercice. Il s’autorisa une pause et les mains sur les cuisses, il se mit à souffler bruyamment.
-Entrailles et catins ! Elle ne finira donc jamais cette montée ! Et ne m’attendez pas surtout !
Ivar cracha dans la neige, et s’essuya le front avec sa manche.
-Allez, mon ami, nous y sommes presque ! Derrière, dit Ernak en désignant un monticule neigeux, ce n’est plus qu’une longue descente jusqu’au pays de Lodar.
Le capitaine continua sa progression sans s’arrêter, suivit de près par le jeune Ban, qui ne ménageait pas ses efforts.
-Tu m’en diras tant…rumina Ivar en reprenant difficilement la marche.
Ses deux amis étaient sur le point de contourner ce fameux édifice neigeux quand tout à coup, Ernak se jeta au sol en entraînant le jeune Ban avec lui. Il fit signe à Ivar de garder le silence. Ce dernier les rejoignit au pas de course.
-Qu’est ce que t’as vu ? murmura le géant qui s’était accroupi près de ses compagnons.
-En contrebas, j’ai cru voir des cavaliers.
Ivar haussa les sourcils.
-Des cavaliers ici ?
Il leva la tête et jeta un rapide coup d’œil dans la direction indiquée par son ami.
-Ouais, t’as raison, une dizaine, armés. Et de pauvres gens ce sont fait attrapés on dirait.
Ivar tira de sa poche de pantalon un bout de ficelle et rassembla ses longs cheveux blonds et frisés en une épaisse queue de cheval.
Ernak le regarda faire, étonné.
-Que fais-tu ?
-Et bien, je me prépare ! Ils ont des montures, des armes, et très certainement de la nourriture à ne plus savoir qu’en faire ! Tu crois pas que je vais laisser passer ça !
Ernak secoua la tête.
-A trois, que veux-tu qu’on fasse ? On va se faire massacrer avant même d’avoir pu en approcher un !
-Je peux essayer d’utiliser l’Önd…proposa Ban d’une voix timide.
-C’est de la folie ! Nous allons tout droit à la mort si nous affrontons autant d’hommes ! Enfin ! Suis-je donc le seul à m’en rendre compte !?
Ivar se racla la gorge avant de répondre à son ami d’une voix calme.
-Ernak, nous allons de toute façon mourir si nous ne trouvons pas de nourriture, d’eau et du matériel pour nous protéger du froid. Combien de temps crois-tu que nous tiendrons dans ces montagnes ? La grotte et même le lapin d’hier, c’était un sacré coup de chance…
Le sérieux inhabituel d’Ivar suffit à calmer Ernak.
-Crois bien que j’y ai déjà pensé…
Il regarda tour à tour le jeune Ban, très concentré, et Ivar, les yeux brillants et impatients. Il capitula.
-Il nous faut un plan, dit-il alors.
Au même moment, les hurlements de douleurs d’une femme retentirent en contrebas.
Les trois hommes se regardèrent. Leur décision fut vite prise. Et leur plan, remit à plus tard. Ils dévalèrent le sentier en courant, le cœur battant à tout rompre, l’arme au poing, en savourant malgré tout cet instant qui précède toujours le combat et où rien ne parait impossible.
***
Maé ne pouvait plus contenir ses larmes. La douleur était trop forte. Agenouillée dans la neige, à moitié dévêtue, elle serra les dents quand le deuxième puis le troisième coups de fouet lui lacéra le dos. Son premier cri lui avait échappé et avait suscité chez ses bourreaux des rires gras. Ils se délectaient de sa souffrance et l’homme qui la maintenait au sol lui lançait des regards lubriques qui ne faisaient qu’accentuer son martyre. Serrant les dents de plus belles, elle espéra qu’Elaïne avait pris la fuite et était déjà loin.
Seleth avait sauté de cheval pour venir en aide à sa jeune amie, mais des bras musclés et armés ne lui avaient pas permis d’aller très loin. Impuissant, il avait assisté à la torture de Maé, sa haine grandissant un peu plus.
Korphéa était devenue dangereusement pâle. Elle serra de toutes ses forces les rênes de son cheval et ferma les yeux. Jamais elle n’aurait dû les laisser les accompagner. L’Önd restait désespérément sourd à ses appels et la souffrance de Maé lui brisait le cœur. Hélas, la vie d’Elaïne valait tous les sacrifices.
-Mon commandant, dit un des hommes d’Adrar en s’approchant de lui, nous avons de la visite.
Le vétéran leva les yeux dans la direction qu’on lui indiquait. Deux individus, dont un grand chien noir, se dirigeait effectivement vers eux au pas de course. Il reconnut immédiatement celui vêtu de noir. L’autre devait être la fille qu’ils recherchaient. La seconde partie du plan de son maître venait de se mettre en place.
- Tenez vous prêts, lança-t-il à ses hommes. Ils ne sont que deux mais cette fille sait se servir de l’Ünd.
Adrar leva son épée. Il eut un moment d’hésitation quand il pût distinguer le visage de l’homme en noir. La transformation de Maerc était remarquable. Aucun de ses hommes ne se rendraient compte du subterfuge. Grâce à l’Ünd, le visage de Maerc était méconnaissable, mais uniquement pour ses propres hommes. Ainsi c’est bien contre un inconnu qu’ils auraient l’impression de se battre.
Elaïne courrait au côté du jeune homme. Le cri de souffrance de son amie lui résonnait encore dans la tête. Elle avait forcé l’allure et n’avait pu s’empêcher d’admirer la facilité avec laquelle Maerc avait calé son rythme, pourtant soutenu, sur le sien.
En apercevant le dos ensanglanté de son amie, elle n’hésita plus. Elle n’eut aucune difficulté pour faire appel à l’Ünd. Dans ces montagnes, elle avait déjà ressenti sa présence particulièrement forte. Elle s’arrêta à quelques mètres du groupe et aussitôt, un vent glacial se leva, charriant avec lui des tonnes de neige. Le ciel, pourtant si bleu quelques secondes auparavant, devint lourd de nuages sombres et effrayants. Le visage d’Elaïne se transfigura. Ses longs cheveux blonds se libérèrent de leur natte et se répandirent tel une cascade d’or sur ses épaules. Une aura magique semblait briller autour d’elle alors que la jeune femme écartait les bras et que son corps se soulevait délicatement du sol. La jeune fille fragile et douce avait disparu pour faire place à une femme merveilleusement belle, et dangereuse.
Alors les événements se précipitèrent.
Abasourdis, les hommes mirent quelques temps à réagir. Seleth profita de la confusion générale et de cette tempête miraculeuse pour s’emparer de l’épée de l’homme qui se trouvait à ses côtés et la lui enfoncer profondément dans les chairs avant même qu’il ne puisse réagir. Posant le pied sur le corps de sa victime, il dégagea son épée ensanglantée et se dirigea vers le chef de cette bande, vers celui qui avait ordonné la torture de Maé.
Korphéa, descendue de cheval, avait rejoint Maé, laissée à l’abandon, et l’avait traînée avec peine à l’abri, un peu plus loin. La jeune femme, à demi inconsciente, gémissait. Son dos n’était plus que boursouflures et chairs en lambeaux. Korphéa laissant échapper ses larmes la recouvrit de sa propre cape et repartit dans la cohue à la recherche de ses sacoches qui contenait les pommades nécessaires dont avait besoin Maé. Par chance, les chevaux s’étaient regroupés sans fuir.
Un peu plus loin, Adrar se protégeait les yeux du vent et de la neige qui l’assaillaient sans relâche. Le spectacle devant lui était si saisissant que le vétéran n’avait encore lancé aucun ordre, laissant ses hommes seuls et tout aussi subjugués que lui.
Maerc aussi était sous le charme envoûtant de cette femme dont les pouvoirs semblaient immenses. Il se ressaisit pourtant. Et au moment où il allait attaquer ses propres hommes afin d’être accepté dans l’entourage d’Elaïne, il croisa le regard d’Adrar.
Un regard déjà vide, que la mort venait d’emporter avec elle. Le vétéran bascula en avant dans la neige, le visage marqué par la surprise et la poitrine transpercée.
Maerc, incapable de comprendre ce qui venait de se passer, se retint au prix d’un effort surhumain d’accourir auprès de son vieil ami. Quand il leva les yeux et vit un jeune homme brun retirer son épée du corps d’Adrar, il comprit. Le vétéran était mort indignement, abattu dans le dos par un jeune paysan qui ne savait même pas tenir correctement une épée.
Maerc serra les poings et retint un cri de rage. Les deux jeunes gens se toisèrent quelques secondes qui parurent une éternité. Seleth soutint le regard bleu nuit de cet inconnu qui accompagnait, il ne savait pas encore pourquoi, sa sœur. Un regard froid et féroce qui le fit frémir malgré lui. Finalement, le jeune lodarien céda et saluant Maerc d’un bref hochement de tête, il repartit aussitôt combattre.
Les choses n’auraient pas du se finir ainsi pour toi, mon vieil ami, pensa Maerc avec regrets. Il s’approcha d’Adrar dont le corps était déjà à moitié recouvert de neige, et prononça rapidement quelques mots afin que les Esprits prennent soin de lui. Dans la détresse ou il se trouvait, il n’avait pas remarqué la jeune femme allongée un peu plus loin. Maé, qui avait retrouvé ses esprits, n’avait rien loupé de la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux.
La tempête faisait rage autour du groupe d’hommes armés qui enfin, en voyant tomber leur chef, se libérèrent de l’envoûtement qu’Elaïne exerçait sur eux.
Un petit groupe se détacha pour aller à la rencontre de Seleth qui se retrouva seul face à une dizaine d’hommes armés et expérimentés.
L’autre moitié de la troupe, à son grand malheur, se dirigea vers Elaïne, afin de la neutraliser et de l’empêcher de nuire. La jeune femme fit alors appel au vent. Ce dernier répondit avec une joie sauvage à la demande de cette humaine. Il forma un tourbillon de presque trois pas de diamètre et charria avec lui la neige qui, au contact de l’air glacial, se transforma en fins cristaux tranchants. Il se jeta ensuite avec violence sur les soldats qu’il écorcha et lacéra. Certains tentèrent de s’enfuir mais furent vite rattrapés et achevés par le grand chien noir. Les autres succombèrent à l’assaut meurtrier.
A bout de force, Elaïne laissa peu à peu l’Ünd la quitter et se laissa glisser doucement vers le sol. La tempête se calma aussitôt et les nuages se dispersèrent. Seuls les corps des victimes témoignaient de la violence des combats.
Avec le retour d’un temps plus clément, les derniers hommes armés reprirent confiance en eux et avancèrent d’un pas décidé sur Seleth, qui pour le moment ne faisait que reculer, l’épée brandit devant lui pour les garder à bonne distance.
Soudain, Seleth sentit une présence à ses côtés.
-Besoin d’aide ? lui lança, d’une voix qu’il aurait juré moqueuse, l’inconnu arrivé avec sa sœur.
Seleth n’aimait pas cet homme. Quelque chose le gênait, mais il n’aurait pas su dire quoi. Cependant, son aide serait malgré tout la bienvenue.
-Merci, répondit-il avec regret.
Côte à côte, ils s’apprêtèrent à combattre. Grâce à l’Ünd, les hommes de Maerc ne reconnurent pas en cet inconnu le fils de leur maître Madréac. Ils encerclèrent les deux hommes. Leurs regards, brillants de haine, réclamaient vengeance. Sûrs de remporter ce combat et n’ayant plus rien à craindre dans l’immédiat de cette fille aux pouvoirs effrayants qui semblait redevenue inoffensive, ils fondèrent sur les deux jeunes gens d’un même mouvement.
-C’est ton premier combat, je suppose ? Mets toi dos à moi, ne me quitte pas d’une semelle. Tu dois toujours sentir tes épaules contre les miennes. Ainsi, nous nous couvrirons mutuellement.
Les yeux bleu nuit de Maerc cherchèrent le regard de Seleth :
-Aie confiance, rajouta-t-il.
Seleth hocha la tête et se mit en position. Il tenta de maîtriser les tremblements de ses mains. Cette fois-ci, il n’avait pas droit à l’erreur. Il sentit le corps de Maerc dans son dos. Confiance, se répéta-t-il mentalement. Il déglutit et tendit son épée, qu’il tenait à deux mains, devant lui.
Maerc arrêta sans difficulté les premières lames qui le menaçaient. Il connaissait parfaitement la façon de se battre de ses hommes. Il redoutait surtout Guélan et Alep, deux fins bretteurs contre qui il avait rarement eu le dessus lors de leurs entraînements quotidiens. Il espérait seulement que le jeune homme qu’il sentait derrière son dos tiendrait le temps qu’il se débarrasse du plus gros de la troupe. Une fois les forces équilibrées, il pourrait s’occuper plus facilement des plus coriaces.
Au début, Seleth ne fit que parer et esquiver les coups qui s’abattaient sur lui tout en se concentrant pour ne pas être séparé de Maerc. Lorsqu’une première lame l’atteignit légèrement à l’épaule, il regretta de ne pas avoir de cotte de mailles. Au bout de quelques minutes, qui lui parurent une éternité, ses bras se firent de plus en plus lourds. Il ne sentait plus son corps. Seuls les contusions, ecchymoses et fractures diverses lui rappelaient douloureusement qu’il était bien vivant. Il ne tiendrait plus très longtemps à ce rythme. Ses adversaires, eux, ne semblaient pas s’épuiser, d’autant qu’il n’avait réussi qu’à en blesser un seul.
Maerc, lui, s’en donnait à cœur joie. Le fait qu’il connaissait bien ces hommes ne le gênait aucunement. Au contraire, il trouvait la situation plutôt rocambolesque.
Au moment où il repoussa violemment une attaque, il sentit la froidure d’une lame lui entailler la chair au niveau de sa cuisse droite. Heureusement pour lui, le cuir de sa tenue était épais et la lame ne fit pas beaucoup de dégât. Maerc riposta et son épée trancha nette la peau et les tendons du genou de l’imprudent qui avait osé le blesser. L’homme s’effondra en hurlant.
-Je ne m’attendais pas à ce qu’ils se battent avec autant d’acharnement, pensa Maerc qui commençait malgré tout à transpirer. Et de fait, ses hommes ne perdaient pas un pouce de terrain. Poussés au bout de leurs limites à chaque entraînement, ils mettaient un point d’honneur à remplir leur mission et à ne pas décevoir leur maître, même si ce dernier n’était pas à leurs côtés.
Le jeune homme ne put faire autrement que de constater que ses hommes lui obéissaient et lui étaient fidèles. Il soupira. Il mettrait un peu moins d’enthousiasme à se débarrasser d’eux.
Soudain, il sentit un vide dans son dos. Seleth venait de mettre un genou en terre, il était couvert de sang. A la vue des hommes encore debout, Maerc comprit très vite que tout ce sang était bien celui du jeune homme. Il devrait donc continuer seul. Et ils étaient encore nombreux.
Au moment où il commençait à avoir de sérieux doutes sur le déroulement du plan qu’il avait mis en place, il vit arriver au pas de courses trois hommes armés, sortis de nulle part ! A leur tête, un homme gigantesque qui souriait !
-J’espère que tu m’en as gardé une part, demanda le géant blond à Maerc en se mêlant au combat.
Son épée démesurée faucha plusieurs membres au fur et à mesure qu’il la faisait tournoyer autour de lui. Des cris de terreur s’échappèrent des malheureux pris au dépourvu.
Juste derrière lui, Maerc vit arriver un jeune garçon pâle et un homme d’une quarantaine d’années.
-Finissons-en, lui lança ce dernier en se mettant en position. Maerc hocha la tête. Il ne savait pas qui ils étaient, mais leur arrivée était providentielle.
Le rapport de force s’étant équilibré, le combat prit une autre tournure. Ivar, à lui seul, vint à bout d’une bonne partie du groupe d’assaillants.
Le jeune Ban, malgré la douleur de son bras toujours présente, esquiva avec souplesse le coup d’épée mortelle qui lui était destinée. Aussitôt prit dans le combat, il sentit l’Önd l’envahir. Cette fois-ci, il la reconnut. Elle était particulièrement puissante sur ce sommet. Il hésita à l’utiliser, car il se rappelait la fatigue immense qui l’avait assaillie ensuite. Cependant, il n’eut guère le choix. L’Önd s’insinua en lui, se propageant en de milliers de petits fourmillements dans tout son corps, aiguisant ses sens, s’infiltrant dans chacun de ses vaisseaux sanguins pour finalement atteindre son cerveau. Ban ne put lui résister. Son bras, là où le sabre magique avait frappé, lui fit soudainement très mal. Il ferma les yeux quelques secondes. Quand il les rouvrit, son regard avait changé. Une joie féroce y brillait. Il fondit sur son adversaire, un sourire cruel sur les lèvres. Le jeu pouvait enfin commencer.
Son épée se fraya un chemin aussi douloureux que peu profond entre les anneaux de la cotte de mailles et atteignit l’épaule droite de sa victime. Ce coup d’estoc ne fit qu’irriter le soldat qui attaqua alors de façon rapide mais peu réfléchie. Ban n’eut aucun mal à esquiver ces coups. Le sang commença à s’écouler de nombreuses petites blessures qu’il infligeait en souriant à sa victime. Puis, voyant que celle-ci commençait à se fatiguer, il lui balaya les jambes de façon à le faire tomber face contre terre. Après l’avoir désarmé, il lui tordit violemment les bras en arrière, jusqu’à ce qu’un craquement se fasse entendre. L’homme hurla de douleur.
-Pitié ! implora-t-il en pleurant.
-Pitié ? ricana Ban, dont le visage était méconnaissable, je ne connais pas ce mot.
Il empoigna alors son épée et l’enfonça de toutes ces forces entre les omoplates du pauvre homme.
Du sang lui gicla au visage, mais il ne parut rien remarquer. Il se releva lentement. Il reprit peu à peu ses esprits tandis que l’Önd le quittait. Sous sa tunique, son bras, blessé par le sabre magique, était veiné de bleu.
Un peu plus loin, le combat venait de prendre fin. Maerc, Ivar et Ernak avaient remporté rapidement la victoire.
-On est arrivé à temps, je crois bien ! dit Ivar en rangeant son épée.
-Oui, je dois vous remercier, répondit Maerc d’une voix un peu froide. A qui ai-je l’honneur ?
Maerc avait déjà sa petite idée. L’aigle brodé d’or sur la tunique bleu des deux hommes indiquait clairement leur appartenance à l’Ordre des Théurgiens. Leur présence ici paraissait tout aussi claire.
Au moment où Ernak allait répondre, une voix féminine se fit entendre derrière le groupe.
Korphéa qui avait eu le temps de soigner Maé, l’avait laissée entre les mains de Seleth. Une fois débarrassé de toutes ses traces de sang, il s’était avéré que ses blessures n’étaient pas très profondes.
Au côté de Korphéa se tenait Elaïne. Son visage était très pâle. Les deux femmes semblaient épuisées.
-Nous pourrions vous retourner la question, jeune homme.
Korphéa planta ses yeux bleu acier dans ceux de Maerc. Elle tressaillit. Ce visage…ces yeux… elle fut parcourue de frissons et resserra sa cape autour d’elle. Non, c’est impossible, une coïncidence, tout simplement. Elle refoula les souvenirs douloureux qui menaçaient de ressurgir, et se reprit.
-Maerc, ancien écuyer du seigneur Lonnan, devenu chasseur professionnel depuis, pour vous servir, Mesdames, répondit-il d’un air exagérément courtois.
Il s’inclina, ce qui fit sourire Elaïne.
Korphéa parut se contenter de cette réponse. Elle se tourna vers Ernak et Ivar.
-Capitaine Ernak, au service des Hauts Théurgiens, en charge d’une mission qui je crois, vous concerne, Mesdames. Et voici mon fidèle camarade et ami, Ivar d’Avernor.
Ivar hocha la tête en bombant le torse. En fin connaisseur, il admirait visiblement la beauté et le charme de ces deux femmes.
-Je m’attendais à ce qu’Ülgan nous envoie quelqu’un. C’est avec plaisir que nous nous joignons à vous. Ces derniers jours furent pénibles. Mais nous en reparlerons plus tard. Quant à vous, jeune homme, dit-elle à l’intention de Maerc, vous nous avez rendu un grand service. Comment pouvons-nous vous dédommager ?
Maerc s’inclina à nouveau.
-Je dois me rendre à….pour vendre quelques peaux. Laissez-moi vous accompagner jusque là, un peu de compagnie ne serait pas de refus.
Korphéa regarda Elaïne qui avait l’air d’avoir déjà pris une décision pour elle. Elle accepta la proposition du jeune homme. Une épée de plus ne serait pas de trop vue ce qui les attendait. D’autant plus que le jeune homme avait l’air de savoir habilement l’utiliser.
-Parfait. Mon nom est Korphéa, et voici Elaïne, ma protégée. Mais suivez nous, que nous vous présentions le reste du groupe.
Elle se dirigea alors vers Maé et Seleth.
Ernak, qui n’avait rien manqué du combat singulièrement violent de Ban, remarqua que celui-ci était déjà auprès des deux jeunes gens. Il avait le visage couvert de sang, mais semblait avoir retrouvé tous ses esprits. Il se promit de trouver quelques instants pour lui parler. Sa violence inhabituelle l’inquiétait.
Maé, soutenue par Seleth, se leva à l’approche du groupe et ensemble, ils saluèrent tous les hommes présents tandis que Korphéa faisait les présentations. La jeune femme évita délibérément le regard de Maerc. Elle ne pouvait oublier la peine qu’elle avait lue sur son visage à la mort du chef des assaillants. Dès lors, et tant qu’elle ne le connaîtrait pas davantage, elle ne pouvait lui faire confiance.
Ils ont l’air si jeunes et si inexpérimentés, pensa Ernak. Que fuient-ils ainsi à travers ces montagnes ? Une longue discussion avec Korphéa s’imposait. La route jusqu’à Asün’oa allait être longue et des dispositions seraient à prendre pour assurer la sécurité du groupe qui semblait bien menacée. Mais les réponses à ses questions viendraient plus tard. Le froid s’accentuait et la nuit tombait très vite à cette altitude. Le capitaine prit alors les choses en main.
-Rassemblez les chevaux, nous devons trouver un endroit où nous réfugier pour cette nuit. Il ne fait pas bon s’attarder trop longtemps au même endroit dans ces montagnes. Ban, Seleth…
Ban s’exécuta aussitôt, tandis que Korphéa, Maé et Elaïne ramassaient les sacoches éparpillées de ci de là. Ivar et Maerc, quant à eux, firent le tour des cadavres et ramassèrent tout ce qui leur semblait utile : poignards, bourses plus ou moins pleines, gourdes…rien ne fut laissé qui ne pouvait leur servir.
Ernak s’apprêtait à suivre Ban quand il remarqua que Seleth n’avait toujours pas bougé.
-Quelles sont vos intentions, capitaine Ernak de Ganaor ? la voix du jeune homme était empreinte de colère.
-Que veux-tu dire ? s’étonna Ernak en revenant sur ses pas.
-Vous débarquez de nulle part, vous et vos hommes, et vous pensez pouvoir dispenser vos bons conseils et vos ordres sans qu’aucun d’entre nous ne réagissions ? Qui me dit que vous êtes ce que vous prétendez ?
-Ecoute moi bien petit, répondit aussitôt Ernak en collant son visage à celui de Seleth, tellement près qu’il put sentir le jeune homme tressaillir, la seule personne à qui je dois rendre des comptes se trouve à des kilomètres d’ici. Alors si cette situation ne te convient pas, tu es libre de rentrer chez toi. Si tu décides de rester, tu devras te plier à certaines règles. La sécurité de ta sœur en dépend.
Seleth capitula devant le ton ferme et sans appel du capitaine.
-Je ne voulais pas vous offenser. Seule la vie d’Elaïne m’importe. Je serais prêt à tout pour elle, répondit-il avec une farouche détermination.
Ernak hocha la tête, et posa une main sur son épaule.
-C’est une noble cause, jeune homme. Alors, si tu commençais par aller me chercher ces fichus chevaux ?
***
La reine Saïla, allongée langoureusement sur un tapis de coussins de soie rouge, savourait un repos bien mérité. Elle venait de passer la matinée entière à recevoir les plaintes et doléances de ses fidèles sujets. Ces gens étaient d’un tel ennui ! Toujours à se plaindre du coût trop élevé des taxes, de la sécheresse qui donnait du mauvais raisin. Tout était bon pour justifier leur incompétence ! Comment croyaient-ils que la renommée d’Alepya, leur si belle capitale, et de son vin, avait traversée tous les continents ? Cette notoriété avait un coût et qui d’autres que ses propres habitants étaient à même de l’entretenir ? Non ! Elle ne reviendrait pas là dessus ! La nouvelle taxe s’appliquerait. Ces commerçants si gras et si amoureux de leur or n’auraient qu’à se serrer la ceinture. Ce qui par ailleurs, ne leur ferait pas de mal !
Tout à ses réflexions, elle attrapa une grappe de raisins dans le panier à fruits disposé près d’elle sur une table basse incrustée d’or. Elle croqua avec délice dans un gros grain juteux et savoura la fraîcheur du fruit.
-Du vin, ordonna-t-elle.
Aussitôt, une frêle jeune fille accourut et lui rempli son verre de cristal d’un liquide rouge et parfumé. La jeune esclave s’éclipsa ensuite aussi silencieusement que possible en baissant la tête.
Il faisait encore assez frais dans cette vaste pièce du palais qui n’était autre que sa chambre à coucher. Mais à l’extérieur, la chaleur était déjà suffocante. Des rideaux de brocarts rouges grenat avaient été disposés devant les larges ouvertures qui donnaient sur les balcons et les jardins en dessous. Ce qui plongeait la pièce dans une légère et agréable pénombre et empêchait l’air chaud de pénétrer.
Au centre de la pièce trônait un gigantesque lit à baldaquin de forme ronde. Le sol, en marbre, reflétait le haut plafond de la salle et ses magnifiques fresques en or réalisées de mains de maître. Partout, des vases en ivoire, des statues d’or et d’argent, des meubles de nobles factures… la reine Saïla aimait s’entourer de belles choses.
Trois légers coups retentirent derrière la lourde porte de bronze sculptée.
-Entrez, ordonna Saïla en s’essuyant les mains sur un mouchoir de soie que lui tendait une autre jeune fille.
Un homme de taille moyenne entra. Il était vêtu d’une longue tunique ample en soie bleue qui ne cachait rien de son ventre bedonnant. Ses cheveux grisonnants aux tempes étaient coupés courts et il portait une petite barbe noire soigneusement taillée.
Son visage, tout aussi rond que le reste de sa personne, affichait un large sourire. Il s’inclina bien bas.
-Ma reine, votre beauté n’a de cesse de m’éblouir.
Saïla but une gorgée de vin, décidément très bon cette année, et reposa son verre vide. On s’empressa de le lui remplir à nouveau.
-Cesse tes flatteries, mon cher Kateb. Que m’apportes-tu ?
Kateb se redressa, toujours souriant.
-Le marché fut excellent. Je pense que vous trouverez quelques marchandises à votre convenance.
-Bien, très bien. Je commençais à me lasser. Je passerais les voir un peu plus tard.
Kateb s’inclina à nouveau et quitta la pièce.
Saïla se leva et se dirigea vers sa psyché d’une démarche chaloupée. Sa robe ample, faite de voilures réunies en un harmonieux désordre, assemblait des tissus vaporeux vert pâle et ivoire qui ne cachaient rien de ses formes voluptueuses. Elle était magnifique avec ses longs cheveux noirs et épais qui lui caressaient le bas du dos et elle le savait.
Elle s’assit sur un petit tabouret de velours face au miroir et se contempla. Aussitôt, une jeune servante entreprit de lui brosser doucement les cheveux. La reine Saïla aimait par-dessus tout prendre le temps de s’occuper d’elle. Sa beauté était un bien précieux qu’elle conservait jalousement et elle ne souffrait aucune concurrence.
-Votre bain est prêt, ma reine, annonça une autre servante en s’inclinant.
-Parfait.
On frappa alors de nouveau lourdement à la porte. La jeune servante qui la coiffait sursauta. Une des mèches bouclées se retrouva prise dans la brosse.
-Espèce de petite idiote ! tonna Saïla, furieuse, en se levant brusquement et en giflant violemment la jeune fille. Cette dernière se coucha au pied de sa maîtresse en pleurant et en la suppliant de lui accorder son pardon. La reine allait sévir à nouveau quand les coups à la porte redoublèrent.
-Hors de ma vue ! Je m’occuperais de toi plus tard !
La reine remit un peu d’ordre dans sa coiffure tandis que la jeune servante s’éclipsait. Puis elle intima l’ordre à son visiteur d’entrer.
L’homme qui venait vers elle avait une trentaine d’années. Il était grand et avait la peau mate des habitants originaires de Sarghar. Il était très bel homme, avec ses longs cheveux noirs fins maintenus en queue de cheval et ses grands yeux sombres. Rasé de près, son visage était tanné par le chaud soleil du sud. Sa tenue était celle des hommes de guerre de Sarghar : une jupe courte en cuir noir, des jambières, et un baudrier d’armes dans lequel étaient glissés plusieurs couteaux aux lames aussi diverses qu’affûtées.
Il mit un genou en terre devant Saïla et lui baisa la main.
La reine se dégagea rapidement et ordonna à ses servantes de les laisser seuls. Elle tourna le dos à son visiteur pour cacher son léger trouble et se dirigea vers sa table pour se servir un verre de vin.
-Tu peux te relever, Eolan. J’espère que ta visite en vaut la peine, mon bain va refroidir, lui dit-elle d’une voix empreinte de noblesse.
Eolan était son amant depuis bientôt six mois. A bien y réfléchir, cela faisait une éternité qu’elle n’avait plus ressenti une telle attirance pour le même homme sans en être aussitôt lassée. Son harem regorgeait pourtant d’hommes tous plus beaux les uns que les autres. Cette diversité lui convenait parfaitement. Kateb, le maître des esclaves, savait toujours lui dénicher des perles rares. Bref, elle possédait tout ce qu’elle voulait. Pourtant, Eolan l’attirait toujours autant. Ce qui ne l’empêchait pas de maudire le jeune homme pour le besoin incessant qu’elle avait de lui. C’est pourquoi elle avait décidé qu’il prendrait le commandement de l’armée qui partirait à la conquête de Ganaor. Elle détestait l’idée de dépendre de qui que ce soit et encore plus d’un homme.
Eolan s’approcha. L’expression altière de Saïla brisa ses attentes. Elle le recevait en temps que reine de Sarghar. Et à ce titre, elle ne souffrirait aucune liberté de langage.
Eolan la contempla longuement avant de répondre. Il voulait se souvenir de chaque trait de son beau visage, des merveilleuses courbes de ce corps qui s’était si souvent offert à lui, de ce parfum qui lui rappelait l’odeur sucrée de sa peau. Il emporterait tout cela avec lui, puisque c’est tout ce qu’elle lui accordait. Cette guerre, il la mènerait pour elle. Et la souffrance de savoir qu’elle passerait toutes ses prochaines nuits dans les bras d’autres hommes l’obligerait à survivre pour revenir et la posséder à nouveau.
Il baissa la tête.
- Je voulais vous confirmer que votre armée était prête. Mes hommes et moi-même partirons comme convenu cette nuit. Je vous tiendrais régulièrement informée par messagers de notre avancée et je vous ramènerai personnellement la tête du roi Falmyr, ma reine.
-Je n’en attendais pas moins de ta part, Eolan. Et-ce tout ?
Eolan releva la tête. Son regard croisa celui de Saïla. Elle était si proche de lui et en même temps tellement inaccessible…
-Oui, ma reine.
-Dans ce cas, tu peux disposer.
Elle ressentit comme une déchirure au plus profond d’elle-même alors qu’elle prononçait ces mots et qu’il quittait la pièce dans une dernière révérence.
Quelques heures plus tard, au cœur de la nuit, une armée de plus de trente mille hommes quittait la belle cité d’Alepya.
Dans le palais royal, la Reine Saïla était allongée sur son lit, les yeux grands ouverts. A côté d’elle, un jeune homme
dormait.
***
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Voici la carte de mon monde, dessinée
par Grégory, mon meilleur ami, qui est actuellement en train de créer son propre blog. Je ne manquerais de vous en donner l'adresse, pour ceux que ses dessins intéressent!!
Et ça, c'est une des créatures que mes personnages vont
affronter, un peu plus tard...toujours par Grégory!!!